« Ordonnance no 21/428 du 17/12/1953 fixant  le nombre, les dénominations, les Chefs-lieux et les limites des Districts de la Province du Kivu

La Province du Kivu est divisée en trois Districts dénommés et délimités comme suit :

I-                    District du Nord-Kivu

Chef-lieu : Goma

Au nord : les limites de la Province

A l’est : la frontière du Congo Belge

Au sud : la rive Nord du Lac Kivu jusqu’au Détroit Kateruzi (…)

II-                  District du Sud-Kivu

Chef-lieu : Bukavu

Au nord : la LUGULU depuis son confluent avec la BENZA jusqu’à son confluent avec la LUKOLIA (…) La limite du Nord-Kivu (…)

Territoire de Goma

Chef-lieu : Goma (…)

Au sud : la rive Nord du Lac Kivu

Territoire de Kalehe

Chef-lieu : Kalehe

Au nord : les limites du District

A l’est : les limites de la Colonie »

La Politique de toute entité lui étant dictée par sa Géographie, celle du Kivu de 1953, nous conduit à revisiter certaines thématiques qui peuvent être mises au service d’un nouveau regard sur les implications socio-économiques et les répercussions politico-géostratégiques de notre Province, appelée ou dénommée, à tort, Sud-Kivu.

Cette ordonnance du Gouverneur Général, Monsieur Pétillon, définit, expressis verbis, les contours, les limites, les bornes de notre actuelle Province  et, à ma connaissance, aucun autre texte, de portée générale, n’a modifié ces limites d’une entité passée de District, en Sous-Région puis en Province. Mine de rien, cette Ordonnance consacre l’appartenance du Lac Kivu qui, par onomastique  et par antonomase, donne une identification à cette aire particulière, singulière, spécifique  du Congo qu’était le District du Sud-Kivu devenu notre Province.

L’histoire, depuis la Conférence de Berlin, nous avait accordé l’île d’Idjwi qu’administrait Kigeli IV Rwabugili et l’administration coloniale belge nous a accordé ce Lac à telle enseigne que le Nord-Kivu ne possède aucune goutte de ce lac pour lui, étant donné que ses limites au Sud sont la « la rive nord du lac Kivu jusqu’au Détroit Kateruzi »

L’élection de Monsieur Cishambo Marcellin, en qualité de Gouverneur d’une Province dont il devient le troisième Chef de l’Exécutif  en moins de 5 ans, est le signe manifeste d’une certaine spécificité de cette entité aux contours imprécis, aux enjeux indéfinis et aux défis infinis. Il va falloir soit lui créer un rêve, soit lui définir une identité à partir de ses entités, soit continuer à en faire un « proconsulat » écartelé entre les appétits de Politiciens de Kinshasa et ceux des Commerçants de Dar es Salaam, Nairobi, Kampala, Kigali et Bujumbura.

Les débats qui agitent la classe politique sur les vingt-cinq provinces que prévoit la Constitution ne concernent que très partiellement, très peu, très parcellairement, le Sud-Kivu. Et pourtant, il faut ressusciter la Province du Kivu, non dans ses limites anciennes mais dans un « signifiant » qui puisse mettre en valeur les atouts d’un Lac qui donne le nom à une Province qui n’existe plus, qui n’existe pas. L’enjeu est de taille et il faudrait bien partir de cette communion entre le signifiant et le signifié pour créer un cadre de mise en œuvre de politiques nouvelles tenant compte des atouts de la Géographie et de l’Histoire pour lui tracer un Destin. Cet article se propose de lancer un débat sur la résurrection de la Province du Kivu en abandonnant la dénomination actuelle de « Sud-Kivu » mais aussi en se définissant comme une « Province-Etat » du fait de sa particulière, singulière et spécifique géographie. Cela pousse à penser passer, nécessairement, par une ACTION POLITIQUE VOLONTARISTE (A), une VISION ECONOMIQUE ET SOCIALE REALISTE (B) et un RENOUVELLEMENT TOTAL DES PERSPECTIVES CULTURELLES (C)

A- UNE ACTION POLITIQUE VOLONTARISTE

Le Kivu à ressusciter ou à inventer doit être celui qui se conçoit comme une entité aux identités plurielles dont les synergies convergentes doivent conduire à adopter ou à adapter des Politiques  publiques résolument dictées par sa formidable géographie.

Effectivement, la Géographie du Kivu, au cœur de l’aire swahilie, en fait un passage obligé entre la Communauté de l’Afrique de l’Est et le Congo. Se déversant dans le Tanganyika par le truchement de la Ruzizi, le lac Kivu permet à la Province d’envisager des coopérations économiques ou des zones de libre échange quand ce n’est pas un « marché économique » avec les autres Provinces autour des deux lacs et de la Rivière Ruzizi. Ceci ne peut provenir que d’une action politique volontariste bousculant les idées reçues, les situations acquises, les alliances, les adhérences et les adhésions diverses et adverses qui se nouent ou qui se jouent dans cette aire où les « prêt-à-porter » idéologiques, culturels ou politiques permettent difficilement de changer le « logiciel » hérité de la Colonisation mais aussi des visions qui ont sévi juste après l’accession aux « indépendances du drapeau » (uhuru wa bendera, flag independance) pour rappeler la jolie expression du très regretté Julius Kambarage Nyerere.

L’action politique volontariste doit pousser à penser Bukavu en capitale, à l’instar de Bujumbura et Kigali et créer, concomitamment, deux autres villes qui seraient Uvira et Luvungi-Lubarika-Kamanyola à laquelle on donnerait le nom de « Luvuluka »[1]. En lui dotant d’une Université, d’un Aéroport qui se situerait entre Bukavu-Kamembe et Bujumbura-Uvira, Luvuka, sur les bords de la Ruzizi, permettrait l’essor d’une zone de libre-échange qui favoriserait le rôle de battant, pivot ou charnière du Kivu situé au cœur d’un réseau de Provinces internes au Congo (Nord-Kivu, Maniema, Tanganyika) ou frontalières du Congo (Kigoma, Kagera, Bujumbura rural, Bujumbura, Cibitoke, Ouest).

Le volontarisme politique du Kivu doit faire effacer la mauvaise image du politicien kivutien faisant de sa Province un tremplin pour la conquête d’un pouvoir secondaire, auxiliaire et ancillaire à Kinshasa quand il ne se comporte pas en « Proconsul » attendant les ordres de Kinshasa.

L’action politique volontariste du Kivu doit pousser ses élites, ses bourgeoisies bureaucratico-administratives, ses décideurs économiques à accepter d’adopter et d’adapter les « Politiques Publiques » qui marchent bien au Rwanda, au Burundi, en Tanzanie, au Kenya et en Uganda au lieu de se coller à des pratiques irréalistes, à des usages surannés importés de Kinshasa[2].

Globalement, une action politique volontariste basée sur des bases idéologiques fermes, devrait permettre de réaliser ce qui suit :

·         Affirmer l’adhésion, l’adoption, l’attachement au « Socialisme africain » (Ujamaa) en l’expurgeant de toutes les scories qui sont à l’origine de quelques ratés en Tanzanie.

·         Définir les contours et un contenu réalistes à l’Humanisme afrocentriste en affirmant, en paroles et en actes que « Binadamu wote ni sawa, Afrika ni moja »

·         Combattre, énergiquement, la Corruption, les Malversations dont les conséquences sont la persistance de l’Ignorance, la Faim, la ?aladie et toutes les formes corrélatives que sont l’Oppression, l’Exploitation et le Mépris.

·         Imposer la « Défence et l’Illustration des Langues Ethno-tribales les utiliser pour la définition, la délimitation de nos terroirs et de nos territoires. Après tout, une langue,  chaque langue, toute langue forge une identité, une identité peut et devrait fonder une entité.

·         Détruire toutes les barrières qui entravent les liens avec les Provinces congolaises du Nord-Kivu, du Maniema, du Katanga mais aussi celles de nos voisins tanzaniens (Kigoma, Sumbawanga, Kagera), burundais (Nyanza Lac, Bujumbura rural, Bujumbura, Cibitoke) et rwandais (Ouest)

·         Œuvrer, hardiment, à la création d’une « Communauté des Etats Swahili » ou de la « Ligue Swahili » ou de la « Communauté des Provinces du Bassin de la Ruzizi » en mettant en valeur les concepts liés aux Lacs Kivu et Tanganyika, à la Rivière Ruzizi et à l’appartenance à l’Univers Swahili.

Ce volontarisme politique va, naturellement, de paire avec une vision économique et politique réaliste qu’il faut, nécessairement, mettre en musique, mettre en marche, en profitant des atouts de la Géographie, des contingences de l’histoire, de la nouvelle marche d’un monde nouveau où la « glocalisation » nous oblige de penser globalement et d’agir localement, en ayant toujours à l’esprit qu’il faut penser à demain en se souvenant d’hier.

B- UNE VISION ECONOMIQUE ET SOCIALE REALISTE

La quotidienneté de la vie en Afrique Orientale et des Grands Lacs étend une onde de choc dans tout le Kivu, à telle enseigne qu’on ne peut plus penser une vie économique et sociale du Kivu sans référence à cette Communauté qui nous entoure et nous enserre dans un réseau d’échanges à l’Ouest de l’Océan Indien.

Sous l’éclairage des choix politiques et idéologiques que j’ai esquissés ci-dessus, il convient d’opter, entre autres, pour les choix suivants :

·         Créer une « Zone de Libre Echange » dans le cadre des « Provinces du Bassin de la Ruzizi »

·         Adopter, adapter les Politiques et Pratiques économiques, administratives, financières et fiscales de la Communauté de l’Afrique de l’Est au lieu de les subir passivement et presque fatalement.

·         Constuire quatre Grands Ports sur nos deux lacs (Tanganyika et Kivu) à Uvira, Bukavu, Idjwi et Goma, soit respectivement sur la rive Nord du Lac Tanganyika, les rives Sud et Nord du Lac Kivu mais aussi sur l’Ile d’Idjwi, la plus grande île de l’Afrique continentale.

·         Construire un Chemin de Fer entre Kalundu et Kamanyola, sur son ancien tracé, pour créer un terminus et un « hub » dans la ville nouvelle de « LUVULUKA », au lieu de jonction entre les anciens royaumes du Bushi, Bufuliru, Burundi et Rwanda, en ce lieu magique où la Ruhwa et la Luvinvi se jettent dans la Ruzizi, reliant le lac Kivu au Lac Tanganyika.

·         Construire une « Gare Routière Centrale » à Bukavu, à l’instar de NYABUGOGO (Kigali, Rwanda) et de UBUNGO (Dar es salaam, Tanzanie) mais aussi une Gare Routière dans chaque « Centre » d’une certaine importance pour faire converger les réseaux de transport internationaux, nationaux et interprovinciaux à un seul endroit d’où partiraient, aussi, les dessertes envers les contrées provinciales ou internationales.

Cette vision économique et sociale réaliste doit se coupler avec un renouvellement complet de nos perspectives culturelles et sociales pour construire une société assise sur la diversité culturelle et sur le respect de l’humain dans tous ses aspects.

C-UN RENOUVELLEMENT TOTAL DES PERSPECTIVES CULTURELLES ET SOCIALES

La situation géographique du Kivu la fait jouxter avec les trois seuls pays d’Afrique où les « langues africaines » jouissent d’une considération admirable et d’une utilisation dans tous les secteurs de la vie. Le Kiswahili de la Tanzanie, le Kirundi et le Kinyarwanda sont un exemple à imiter pour susciter un intérêt pour nos langues ethno-tribales dont certaines (Mashi, Kilega…) sont parmi les langues congolaises ayant un plus grand nombre de locuteurs.

Le renouvellement de notre « logiciel idéologique et culturel » s’impose, dès lors, en procédant aux mesures, entre autres, qui suivent :

·         Faire de chaque « langue ethno-tribale » parlée au Kivu, une langue d’enseignement, d’éducation et de formation tout au long de la vie.

·         Créer une Bibliothèque spécifique et un Musée dans entité et identité ethno-tribales.

·         Lutter pour faire réviser les articles 1 et 2 de la Constitution du 18 02 2006, dans certaines de ses dispositions relatives aux langues et à la dénomination des Provinces, pour accorder le statut de « Langue Nationale » à toute langue parlée par un minimum de un million de locuteurs et exorciser l’idée néocoloniale que recouvre l’expression « langue officielle » accordée à la langue coloniale qu’est la langue française.

·         Sur la base des langues, cultures, entités et identités ethno-tribales mais aussi en raison de la vigueur et de l’expansion de la Lingua franca qu’est le Kiswahili, œuvrer à l’harmonisation des concepts politiques, administratifs, culturels, économiques, fiscaux et financiers sur toute l’aire swahilie.

·         Exiger un recensement linguistique sur l’étendue de notre Province pour identifier celles qui pourraient bénéficier du statut de « langue nationale »

·         Mettre en place un système d’Allocations Familiales, de Mutuelles de Santé pour aboutir à la gratuité des soins et de l’école pour plus de 75% de la population de notre Province

·         Garantir le paiement des salaires à échéance en les alignant sur l’indice des prix par la définition d’un « Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance » (SMIC)

·         Recenser les Indigents, Handicapés et Victimes des Violences liées aux guerres cycliques ayant endeuillé le Kivu pour créer un « Revenu Minimum de Survie » (RMS) et créer des Structures d’accueil financées par la Province et le Territoire.

·         Mettre en place un système des Bourses d’Etudes destinées aux Enfants d’Ouvriers et de Paysans habitant en dehors des Villes ou des Cités.

·         Créer un corps d’Assistantes Sociales s’occupant, essentiellement, des questions dérivant des dysfonctionnements sociaux, des brisures des trajectoires individuelles et/ou de retombées économiques néfastes.

Ressusciter le Kivu ou en  inventer un nouveau pousse à donner un contenu spécifique qui réponde aux aspirations profondes de nos compatriotes et qui tienne compte de nos particularités et de nos singularités dictées par notre Géographie et notre Histoire. C’est un défi à la raison justifié par un engagement humaniste et socialiste plaçant l’être humain (mtu)  au centre de tout échafaudage d’un quelconque projet destiné à améliorer sa quotidienneté et à lui ôter les chaînes qui les ligotent dans la misère, la maladie et l’ignorance. Croire, effectivement, que « Afrika ni moja, Binadamu wote ni sawa » doit nous pousser à adopter un nouveau regard sur nos voisins, sur nous-mêmes en considérant beaucoup plus « maendeleo ya watu, sio ya vitu tu »


[1] L’espace entre Luvungi, Lubarika, Kamanyola est celui aux confins d’anciens et puissants royaumes du Bushi, du Bufuliru, du Rwanda et du Burundi. La population de cet endroit est appelée souvent « Bavuluga » par les Bafuliru voulant dire, par là, ceux qui mélangent plusieurs langues et cultures.

[2] Je pense ici aux pratiques telles que l’interdiction du sachet au Rwanda, le rôle du Kiswahili dans l’administration tanzanienne, l’efficacité du système de la collecte des impôts et taxes du style « Rwanda Revenue Authority, Tanzania Revenue Autority et/ou Kenya Revenue Authority.