Ces dix «K» qui vous comptent

Par Buhendwa Eluga Essy[1]

                        L’opération lancée, en début de l’année dernière, par les forces armées rwandaises et congolaises pour traquer les forces négatives  à l’Est de

la République

Démocratique

du Congo a été différemment appréciée sur les deux bords, les deux rives du Kivu, et au sein de la classe politique et au sein des populations du Kivu méridional et septentrional. Et pourtant, signe manifeste du réchauffement des relations entre les Pays du Bassin de

la Ruzizi

, cette opération nous pousse à nous poser des questions sur ses répercussions personnelles ou ses implications sociétales autour des destins politiques des  10 «  K »  ( Kagame, Kabila, Kengo, Kamerhe, Kivu , Kigali, Kampala, Kinshasa, Kibaki, Kikwete). Ce petit article s’efforcera de jeter un regard prospectif- et pas du tout prophétique- sur chacun de ces cas individuels ou collectifs.

  1. KAGAME

                       En acceptant l’arrestation de NKUNDABATWARE et l’envoi officiel des troupes rwandaises aux côtés des Congolaises, le Chef de l’Etat rwandais ne s’est fait ni violence ni hara-kiri. Il a déjoué le piège qui se fermait autour de lui et décrispé du coup, les relations nuageuses voire orageuses qui s’annonçaient avec les diplomaties euro –américaines et africaines. Seul maître à bord sur une scène politique rwandaise privée de mémoire, de nostalgie (génocide oblige) pétri d’espérance mais coincé dans un environnement régional où les horizons lui sont bouchés, Kagame desserre les verrous qui commençaient à l’enferrer et l’enfermer dans la gestion quotidienne des problèmes de l’Est du Congo par CNDP et NKUNDA interposés.

                       Chef d’un Etat coincé entre les deux plus Grands Pays Swahiliphones (RDC et Tanzanie) et deux Etats voisins et cousins car sociologiquement semblables au Rwanda (Burundi et Uganda), Kagame a besoin d’espace économique et d’horizon politique qui lui sont impossibles sans une franche collaboration avec les Pays de NYERERE et LUMUMBA.

                        Le destin politique de KAGAME est inscrit dans des relations équilibrées sur l’axe KINSHASA-KIGALI-DAR ES SALAAM (ou Dodoma).Cet axe est, assurément, plus sécurisant que l’axe Bujumbura-Kigali-Kampala tant les enjeux démographiques, économiques et politiques sont sans commune mesure avec le précédent axe. De surcroît,

la Tanzanie

et le Congo sont les seuls Pays qui ont des frontières (donc des liens directs) avec eux-mêmes mais aussi avec chacun des Pays des deux axes précités. N’oublions jamais que

la POLITIQUE

et l’ÉCONOMIE d’un Pays lui sont dictées par sa Géographie alors même que son Histoire lui trace son Destin.

A l’issue de cette opération conjointe avec le Congo au niveau des forces  armées, quelque grogne que cela ait suscité au niveau du Parlement Congolais, occasionnant le départ précipité de Kamerhe du perchoir de l’assemblée, Kagame joue gagnant et franc jeu. Il a les coudées franches, son horizon s’éclaircit, les lendemains chantent. En est-il de même pour KABILA ?

2. KABILA 

               

                En acceptant l’entrée, en catimini, des troupes rwandaises au Congo et  en refusant de voir examiner le cas NTAGANDA quant à son mandat  d’arrêt lancé par les instances judiciaires de

LA HAYE

, Joseph Kabila s’est enfermé dans un piège. Les raisons de REALPOLITIK invoquées pour les besoins de

la PACIFICATION

des KIVU ont choqué les consciences. Même si

la Politique

n’a pas besoin de la loi morale (ou même de loi au sens juridique, tout court), il faut bien, il vaut mieux, en tenir compte dans une contrée (ITURI, KIVU) où les impunités cycliques et successives choquent et font déchanter d’une justice sociale.

                 Maître contesté d’une scène politique pleine à craquer de Nostalgiques du MOBUTISME et des caciques du Kabilisme paternel, Joseph Kabila joue sur une scène politique incertaine dont il est le seul représentant du rajeunissement et du renouvellement. A la tête d’un Parti- PPRD – aussi incapable de se réformer que de s’affirmer, Kabila donne l’impression d’un Capitaine conduisant un bateau ivre, sans cartes, sans boussole et encore moins, sans radar ; naviguant à vue, tanguant à bâbord et à tribord. Le manque de «  cap idéologique » pour un parti dont il n’est encore et toujours que l’initiateur, l’inexistence d’une «  Organisation rationnelle » du PPRD et de l’AMP, font du Chef de l’Etat congolais un homme froid et calculateur, l’idéal politique d’un réel économique et social congolais en total décalage avec des potentialités d’un Pays aussi riche que vaste, préférant et substituant, souvent, le slogan à l’analyse.

                 Le destin politique de KABILA est dans cette affirmation sans cesse croissante de l’image d’un Homme d’Etat intelligent dont la jeunesse n’exclut  pas la compétence dans la maîtrise des dossiers. Entouré de « dinosaures » de la 2ème République ou d’Apparatchiks avides de savoir, d’avoir et de pouvoir, il devrait comprendre que ceux qui ont trahi MOBUTU le trahiront aussi. Remettre en scelle et sur la scène politique, des hommes et femmes qui devraient être en Prison pour avoir ruiné

la République

et s’être enrichis, personnellement et sans cause, paraît être une erreur politique et de casting.

                 La résurgence, la récurrence, la résurrection des  méthodes mobutistes ne sont que la traduction de cette volonté de changement sans changement, de reconstruction sans volonté politique affirmée. Et quand, pour couronner le tout, on se dote d’un PARLEMENT-CHAMBRE D’ENRESISTREMENT présidé, il y a peu, par un « apparatchik» mobutiste, les chances du Renouveau sont minces, minimes et hors de portée d’une génération d’hommes et de femmes attendant une espèce de « parousie » depuis les larmes de crocodile de Mobutu en 1990.

C’est que la morosité ambiante, le désenchantement d’une jeunesse privée de mémoire et d’espérance s’expliquent par le fait que des trois Présidents[2] (République, Assemblée Nationale, Sénat) et « Présidentiables» prononcés, aucun n’est plus nouveau et aucun ne peut prétendre ne s’être nourri soit à la mamelle du Mobutisme et du Kabilisme. Et ce n’est, certainement pas, KAMERHE qui pourrait incarner ni un esprit de changement, ni une perspective de Reconstruction, ni l’ombre du début d’une esquisse de changement dans les méthodes et les pratiques. D’où une interrogation, sur cet homme.

3. Kamerhe

                 L’ancien  Président de l’Assemblée Nationale, ancien Secrétaire Général du PPRD, plusieurs  fois ministre, principal négociateur des Accords de Sun City, est un homme coincé entre les destins croisés de Kabila et de Kengo. Originaire du Kivu, il n’a vécu qu’à Kinshasa et ignore tout de l’Afrique Orientale et des Grands Lacs. Il est certainement, un de ces hommes qui font du KIVU leur marchepied, leur tremplin pour une ascension politique dans un rôle auxiliaire voire ancillaire à Kinshasa.

Principal négociateur dans la conférence mal conçue, mal conduite et mal conclue de Goma, Kamerhe assiste, impuissant, aux évolutions politiques en cours entre le Rwanda et le Congo mais aussi dans toute l’aire d’expansion dans

la Civilisation

bantu délimitée par l’expression du Kiswahili qu’est l’Afrique Orientale et des Grands Lacs.

                  Ancien Président d’une Assemblée Nationale devenue caisse d’enregistrement et de résonance d’une politique aussi cacophonique qu’incohérente, Kamerhe cultive à merveille, l’art de l’unanimisme mou, de l’équilibrisme et de la tiédeur idéologique. Après 28 mois à la tête de cette Assemblée, aucun engagement politique certain impulsé par quelque proposition de loi que ce soit n’est apparu. Les réformes annoncées incantatoirement n’ont jamais vu l’ombre du début d’une esquisse de réalisation. La vie économique et sociale n’a connu une réelle amélioration que pour les seuls Parlementaires qui, acceptant corruption et compromissions, n’ont pesé aucunement sur le changement nécessaire de la vie qui aurait pu et dû se produire.

                   Le destin politique de Kamerhe tient dans l’éventualité d’une série de hara-kiri politiques des Mobutistes ou dans un suicide politique d’une catégorie de

la Bureaucratie

« politico-administrative » congolaise ayant vécu des prédations, concussions, corruption et méthodes véreuses. Sans jouer aux Cassandre ni faire œuvre de conjecture, on peut aisément s’imaginer une scène politique chamboulée par la dissolution de l’Assemblée Nationale suivie d’un réaménagement de la scène politique où Kamerhe jouerait son va-tout ou prendre la porte de sortie tant les ambitions de KENGO, des Mobutistes et Kabilistes impénitents ne laisseront pas à Kamerhe le rôle d’Exécuteur testamentaire du Mobutisme et du Kabilisme. Après tout, Kengo n’a pas encore dit son mot, encore moins son dernier mot.

4. KENGO

                   Homme-clé du MOBUTISTE et de ses métamorphoses, Kengo doit sa résurrection politique aux inconséquences du Kabilisme paternel. Truculent, rompu à l’art de la combine et des manœuvres, Kengo est un homme d’une intelligence froide. Le destinataire du « MOKOLO TONGA » de Luambo Makiadi jouit d’un magistère intellectuel que lui contestent peu de Mobutistes. Ayant bénéficié des faveurs de l’actuel archevêque de Kinshasa, Mgr MONSENGWO Pasinya, Kengo règne sir un Sénat dont le rôle laisse à désirer dans une vie parlementaire marquée, essentiellement, par l’aura des « bénis oui-oui» et autres « yes men ».

                  Ancien Premier Ministre de l’ère Mobutu, Kengo  est un de ces hommes politiques Congolais dont les parentés et filiations idéologiques sont difficilement cernables. Ce juriste à droite de

la Gauche

et à gauche de

la Droite Congolaises

sous Mobutu ne connaît l’Afrique Orientale et des Grands Lacs que par les origines dites et supposées rwandaises  de sa mère.

Dans les convulsions actuelles pour la naissance d’un Nouvel Ordre Politique en Afrique Orientale et des Grands Lacs, Kengo semble être un homme dépassé, un homme du passé. Numéro deux de l’ordre institutionnel congolais, Kengo attend, froidement, que Kabila trébuche pour qu’il monte sur un PODIUM pour lequel il piaffe d’impatience. Il ne lui reste qu’une seule marche et sur ce point, il a une longueur d’avance sur Kamerhe.

                Le destin politique de Kengo se lit dans le passé, dans son passé. Comment peut-il, constamment, à son âge, envisager l’avenir sans avoir les yeux tournés vers le passé ? Que peut-il encore proposer au Congo quand toutes ses politiques de réforme, tous les « Programmes d’Ajustement Structurel » imposés par le FMI et

la Banque

Mondiale

ont échoué ? Que peut –il proposer de nouveau à une jeunesse dont l’horizon est bouché du fait de ses politiques conduites à l’encontre de tout bon sens, de réalisme politique et de prévision économique ?

                Sur une scène nationale et dans un cadre régional où le Kivu est appelé à se réformer et à s’affirmer, Kengo paraît être totalement inopérant, particulièrement inefficace, à l’heure où les langues, les entités et les identités se définissent par rapport à l’anglais, au français et, surtout, au KISWAHILI . Ce fils de l’Equateur, habitué à Kinshasa, aux dorures et aux lambris, ne connaît le KIVU qu’en tant que Province périphérique alors que le KIVU est, réellement au centre de l’aire nouvelle en gestation.

5. KIVU

               S’il ne veut pas se dissoudre dans un ensemble national ou se liquéfier sur la scène régionale de l’Afrique Orientale et des Grand Lacs, le Kivu doit s’unifier. Demeurer 2 Provinces périphériques  d’une lointaine capitale, s’enfoncer  dans le rôle de marchepied, de prodrome ou de tremplin pour la conquête du pouvoir politique à Kinshasa, ne sied pas à deux Provinces aux identités et aux potentialités similaires.

               Bien plus par les Pays frontaliers au KIVU  et, donc au Congo,  le Kivu doit jouer à fond sa carte de battant, charnière entre l’Afrique Orientale et l’Afrique Centrale. A tout seul le KIVU est frontalier de

la Zambie

, de

la Tanzanie

, du Burundi, du Rwanda, de l’Uganda et presque, car proche, du KENYA et du Soudan. Aucune autre Province du Congo ne réunit ces atouts frontaliers- et donc d’échanges commerciaux- sans évoquer ses autres richesses minières agricoles et touristiques.

               Le Kivu doit se fonder sur ses propres identités ethnolinguistiques (Banade, Bashi, Balega, Babembe, Bafuliru, Bahunde, Banyindu, Bavira, etc…) pour exiger un « STATUT à

la Zanzibar

» qui lui permette d’harmoniser ses politiques publiques avec les Pays de

la Communauté

de l’Afrique de l’Est. Le Kivu peut aussi demander un STATUT SPECIAL au sein de cette Communauté pour échapper à un statut de marché et de dépotoir des produits de

la Communauté

de l’Afrique de l’Est.

 

               Le destin politique du KIVU passe nécessairement par un réaménagement de son statut lui accordant un statut « à

la Zanzibar

» en raison de ses spécificités au sein de l’Etat Congolais. Cela lui permettrait de sortir d’un rôle périphérique à l’égard de toutes les Capitales (Kinshasa, Kigali, Kampala, Nairobi et Dar es Salaam).  Développant un axe Uvira- Bukavu-Goma- Butembo fonctionnant sur une intensification des relations aériennes, lacustres et routières sur l’axe central Bukavu-Goma, le KIVU desserrera l’étau qui s’est noué autour de lui et sortira de son isolement et de sa périphéricité.

               Un KIVU réunifié occupant le versant occidental des Grands Lacs avec une population supérieure à celle de chacun des Pays à ses frontières (exceptée

la Tanzanie

), avec une économie dynamique profitant à fond des Exportations et Importations sur les lignes Mombasa-Butembo-Goma d’une part, et Dar es Salaam-Uvira–Bukavu d’ autre part, permettrait au Congo de relier

la Cuvette

Centrale

à l’Afrique Orientale et des Grand Lacs. Quand on sait ce que sera demain l’aire Swahili et qu’on s’imagine que le Kivu est au centre de cette aire, on ne peut pas se contenter d’un rôle proconsulaire, périphérique, enclavé. Le cadre actuel de l’échelle Constitutionnelle Congolaise permet au KIVU de s’unifier, avoir un seul Parlement, un seul Exécutif provincial qui peuvent siéger, alternativement, à Bukavu et Goma, suivant des ajustements dont le Personnel Politique  pourrait discuter.

             L’Economie de l’Afrique de l’Est et celle du CONGO convergent au KIVU. Il faut en tirer les conséquences politiques qui, seules, permettront les régulations démographiques qu’attendent les petits pays densément peuplés que sont nos voisins rwandais et burundais. C’est, certainement, cette redéfinition du rôle et du statut du KIVU qui fera réfléchir par deux fois Kigali dans sa fuite en avant et ses yeux de Chimène pour l’anglophonie,

la Communauté

de l’Afrique de  l’Est et le Commonwealth.

6. KIGALI

             La capitale du Rwanda, située à équidistance, entre ses frontières avec le CONGO et avec

la Tanzanie

, entre Kampala et Bujumbura, est la ville  la plus dynamique dans l’aire du KIVU, du Rwanda et du BURUNDI. Kigali a le vent en poupe et se sent pousser des ailes. Dépendante de Mombasa et de Dar es Salaam pour ses importations et exportations, elle aura besoin de Goma, Bukavu et Bujumbura pour son rayonnement et son expansion.

             Son urbanisation et sa  Swahilisation corrélative, dans une aire où l’anglophonie et la francophonie ne marqueront pas de significatives avancées, pousseront les classes moyennes ouvrières et paysannes à se déverser sur les espaces congolais et tanzaniens, grossissant ainsi les effectifs Swahiliphones. Le pouvoir politique et économique des langues étant ce qu’il convient d’imaginer, la bourgeoisie bureaucratico-administrative devenue totalement anglophone se trouvera coincée dans un espace où la seule intelligentsia rwandaise ne pourra pas faire face ni concurrence à une intelligentsia kivutienne et burundaise parfaitement « swahiliphone et francophone» capable de se battre sur tous les marchés du CONGO, de

la Tanzanie

et du Burundi.

             Le poids économique de KIGALI et son destin politique dépendent de ce qui se mettra en place à Goma, Bukavu, Bujumbura, Kigoma, Mwanza et Bukoba. Certes, l’axe « Kigali-Kampala » pourra fonctionner mais il reste qu’entre Kampala et Kigali, il y a Mbarara, Masaka et Entebbe qui  ralentiront et amoindriront le flux des Echanges. Comme quoi, dans

la Région

, l’horizon de Kigali est étroitement lié à Kampala plus qu’à aucune autre ville.

          

7. KAMPALA

              La capitale de l’Uganda, point de passage obligé des flux commerciaux entre MOMBASA et BENI, ne bénéficie que très relativement du dynamisme des villes des bords du lac Victoria que sont, entre autres, Kisumu, Musoma, Mwanza et Bukoba. Quand on sait que de Mombasa  à Kampala, on passe nécessairement par Nairobi, Nakuru, Kisumu, Eldoret et JINJA, on comprend que Kampala ne compte que sur son propre dynamisme en tant que capitale de l’Uganda.

             Le poids économique de Kampala et son destin politique dépendent de l’étouffement des dynamiques des villes secondaires telles que Masaka, Mbarara et JINJA. Il faut tenir compte du fait que les autres villes d’Uganda n’ont pas une tendance naturelle à s’ouvrir sur cette lointaine Capitale qui, souvent, a les allures d’une éponge « qui engorge et ne regorge pas » ou d’une pompe aspirante et non foulante. Encore une fois, un KIVU maîtrisant son destin sur la ligne « Uvira-Bukavu-Goma-Butembo–Beni », filtrant les échanges pour son hinterland et le reste du Congo, prive à Kampala et Kigali de moyens de leur expansion économique et de ce fait, attire leur surplus démographique, absorbe leur intelligentsia qui se « swahilisera» ou ne sera pas, ne sera plus. Ce même dynamisme du KIVU aura des conséquences politiques, économiques et culturelles à KINSHASA, sur Kinshasa.

8. KINSHASA

            Capitale du plus grand pays africain au sud  de l’Equateur, Kinshasa en est aussi, la ville la plus peuplée. Siège des Institutions de

la RDC

, Kinshasa est la ville de la démesure, dans une région à toutes les autres villes (Brazzaville, Libreville, Mbandaka, Matadi, Luanda etc..) ne font pas le poids, fussent-elles capitales nationales, provinciales ou locales.

             On serait tenté de dire « Kinshasa et le désert congolais» pour paraphraser et pasticher le titre d’un livre français d’Olivier Stoléru, mais cela ne correspondrait pas à la réalité. Sur l’axe « ouest-est » de

la  République

Démocratique

du Congo, le poids démographique et économique penche à l’est et Kinshasa essaie, tant bien que mal, d’équilibrer le poids. Sur la frontière orientale s’aligne de grands cités actives : Lubumbashi, Kalemie, Uvira, Bukavu, Goma, Butembo, Beni, Bunia. Rien de tel sur la frontière occidentale qui délimite

la  RDC

avec des pays (RCA, Congo) dont la population totale est inférieure à la seule ville de Kinshasa. Sur les frontières « nord » et « sud » de

la RDC

, aucun chapelet de villes aussi importantes que sur la frontière orientale n’apparaît.

           Le Congo vit à l’Est et rit à l’Ouest. Et c’est peut être là, le secret de Kinshasa. Mais cela ne pourra durer longtemps qu’à la seule condition que Kinshasa cesse de jouer à un rôle d’attrape-tout, de fourre-tout…

Le destin de Kinshasa est lié à sa coopération avec Brazzaville. Mais, plus Kin se tournera vers Brazza, plus la capitale Congolaise tournera son dos à l’Est de

la République

, à sa partie la plus démographiquement et économiquement viable. Et que vaut Kin sans les provinces orientales, sans les Provinces swahili ? Que vaut Kin sans Lubumbashi, Kalemie, Uvira, Bukavu, Goma, Beni , Butembo, Kisangani et Kindu ? C’est le dilemme de Kin, capitale isolée, obligée de s’allier à une autre Capitale pour espérer survivre comme Capitale d’un Grand Pays dont l’essentiel se joue et se fait dans la partie orientale du Pays.

             Siège des Institutions, Kinshasa doit savoir que les sièges ne sont pas éternels et que les Institutions sont conjoncturelles, conjecturelles. Les fonctions institutionnelles sont souvent, d’abord, des fictions institutionnelles. Les jours de Kinshasa comme Capitale du Congo sont comptés. Plus

la Communauté

de l’Afrique de l’Est s’affirmer politiquement et économiquement plus les Provinces orientales, les Provinces swahili du CONGO en seront dépendantes et moins elles se tourneront vers Kinshasa qui, économiquement- et donc politiquement- ne fera pas le poids. La ligne Lubumbashi- Bunia avec son chapelet de villes importantes (Kalemie, Uvira, Goma, Butembo, Beni) est suivie d’une autre série de ville dans l’hinterland : Kisangani, Kindu, Manono, …voire Mbuji-Mayi et Kananga.

           En un mot, comme en mille, Kinshasa est condamné soit à se surdimensionner et se surpeupler pour espérer faire le poids avec les provinces orientales, soit s’ouvrir à une coopération régionale où Luanda, Brazzaville, Libreville et Bangui joueront des rôles importants. Etre

la Capitale

de

la Communauté

des Etats de l’Afrique Centrale serait l’idéal pour Kinshasa. Mais en le faisant, Kin se coupera de ce qui lui donne le poids économique et le prestige politique : les Provinces Orientales qui ouvrent le Congo à 7 de ses 9 voisins. D’ où l’idée d’une autre Capitale pour le Congo, quelque part dans l’actuelle  Province du KASAI  Oriental pour en faire l’épicentre de la vie nationale en lieu et place d’une capitale excentrée : administrativement importante, économiquement insignifiante, Géant administratif, nain économique. Le siège des Institutions congolaises souffre d’une criante insuffisance au niveau des Infrastructures (hôtel, Parcs , salles des Conférences et Congrès , routes…)

            Au regard des facilités q’offrent les Couples « NAIROBI- ARUSHA», «KAMPALA-KIGALI » ou « BUKAVU – GOMA» on peut se demander combien de temps encore  KINSHASA abusera de la patience de beaucoup de Congolais désireux de sentir les effets centrifuges  et entraînants, d’un Centre accessible à  pied, à vélo, à moto ou en voiture. Des Provinces orientales  on n’atteint Kinshasa qu’en avion. Et cela en payant le même prix que pour faire un voyager aller-retour entre Bujumbura, Kigali, Kampala, Dar es Salaam ou  Lusaka et l’Europe.

             Au fond, le Congo et Kinshasa gagneraient  dans une ouverture d’un axe important entre le CONGO et notre plus grand voisin- démographiquement et économiquement –

la Tanzanie.

Et

pour cela, Jakaya Kikwete dont on peut espérer la réélection l’année prochaine, détient  les cartes de la réorganisation de la    communauté de l’Afrique Orientale et Centrale. Les perspectives d’une Communauté du Congo et de

la Tanzanie

bouleverseraient toutes les données en présence. A moins qu’on ne pense, d’ores et déjà, à échafauder les plans d’une communauté du Congo et de l’Afrique Orientale et des Grands Lacs, dont économiquement et politiquement, la principale victime serait

la Communauté

des Etats de l’Afrique Centrale qui, sans

la RDC

, serait réduite à sa plus simple expression.

9. KIKWETE

             Le couple JK-JK (Jakaya Kikwete - Joseph Kabila) détient les clefs d’une Communauté qui, si elle voyait le jour, changerait le visage de l’Afrique. Une Communauté allant de Zanzibar à Moanda, à cheval sur l’Equateur, intégrant les Grands Lacs et le Bassin du fleuve Congo, unifiée linguistiquement et culturellement par le SWAHILI et le LINGALA, arc-boutée sur

la Civilisation

bantu, permettrait d’étouffer les incendies qui couvent encore au Rwanda, au Burundi, au Kivu et dans l’Ituri.

           Jakaya Kikwete, l’enfant de BAGAMOYO, cet endroit précis où les hommes et femmes venus du CNGO et du reste du Tanganyika s’embarquaient pour Zanzibar et les routes maritimes de l’Esclavage, est un homme fortement influencé par l’Ujamaa de Julius Kambarage NYERERE. Ministre sous MWINYI et MKAPA, Kikwete a une vision de la politique et de la scène régionale qui est marquée au coin du pragmatisme.

            Sur la scène est-africaine,

la Tanzanie

que dirige KIKWETE a un certain avantage -un avantage certain- sur tous ses voisins. Partageant ses frontières avec plus de pays dans ses parties septentrionale et occidentale (Mozambique, Malawi, Zambie, Congo, Burundi, Rwanda) que dans ses parties méridionale et orientale (Uganda, Kenya ),

la Tanzanie

a une géographie qui lui dicte une politique et une diplomatie en net décalage avec toutes les proclamations la liant à

la Communauté

de l’Afrique de l’Est.

           On pourrait même aller jusqu’à dire que c’est un choix erroné pour

la Tanzanie

de s’enfermer dans un Ensemble qui lui aliène ses intérêts vitaux. En diplomate  et politique avisé, Kikwete est appelé à mettre la pédale douce dans la construction du marché unique ou dans la mise en place des politiques communautaires. Le destin politique de Kikwete est tout inscrit dans la transition de

la Tanzanie

vers le réalisme géostratégique et géopolitique comme celui de ALI HASSAN MWINYI l’a été, hier pour la transition idéologique et économique de l’Ujamaa au libéralisme et à

la Démocratie.

            Devant l’affaiblissement politique, économique et idéologique du KENYA, les incertitudes pesant sur l’Uganda, les imprévisibilités du Rwanda, les inconnus du Burundi, la stable et détestable instabilité du Congo,

la Tanzanie

est sur la route du doute : cheminer toute seule vers l’idéal ou supporter  les inconvénients du réel ? Quoi qu’il en soit, le logiciel idéologique qui a conduit à la lente construction de

la Communauté

de l’Afrique de l’Est, doit être changé. Jakaya Kikwete et Joseph Kabila se doivent d’échafauder les plans d’une Communauté associant, liant le Congo à

la Tanzanie

, le Swahili au Lingala, avec l’idée que  le KIVU et les Grands Lacs jouent le rôle de charnière, de pivot.

            Kikwete ne pourra pas constamment envisager l’avenir avec les yeux tournés vers le passé ni Kabila continuer à se hâter lentement pour changer la donne sur le plan régional. C’est qu’il faut que les deux « J K » s’accordent à regarder ensemble dans la même direction et se disent bien qu’il n’y a pas besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. Et ceci vaut une matière à réflexion aussi pour les Kenyans  ODINGA et KIBAKI.

10. KIBAKI   

          

            Le tandem  Odinga – Kibaki à la tête du KENYA après les massacres tribaux qui ont suivi les sanglantes contestations électorales se montre en panne et en peine pour fixer de nouveaux horizons au Kenya et redorer son blason bien terni . Et du coup, la locomotive économique de

la Communauté

de l’Afrique de l’Est se trouve bien en difficulté. Le moteur est grippé. Avec une jeunesse Kenyane privée d’espérance et de mémoire, Kibaki ne peut compter que sur une caste, une classe dirigeante bien incertaine quant à ses choix idéologiques et à sa survie politique.

            Le destin politique de KIBAKI dépend de sa capacité à rebondir sur une scène politique où tout l’afflige et lui nuit et conspire à lui nuire, pour  paraphraser le grand Racine. Avec des voisins en guerre ou instable (Somalie, Ethiopie, Uganda)  ou fortement tentés – comme

la Tanzanie-

de compter sur soi pour bâtir une économie nationale et régionale débarrassée des poncifs coloniaux, le KENYA doit se reprendre, se fixer un cap idéologique, se doter de mœurs, politiques et administratives, délibérément dégagées de relents tribalistes ou de pratiques concussionnaires, véreuses.

             Venu à la suite de KENYATTA et de MOI, Kibaki n’a ni l’aura de l’un ni la truculence de l’autre. Les troubles endémiques de

la Rift-Valley

, les rivalités entre Mombasa, Nairobi et Kisumu sur fond d’appartenances ethno- tribales ou confessionnelles entre Chrétiens, Animistes, Musulmans (Mombasa), Kikuyu (Nairobi) et Luo (Kisumu), Kalenjin (Eldoret), les méfiances de KAMBA et des MASAI, constituent un cocktail bien explosif.  Avec  une Economie dominée par les Firmes Etrangères, un commerce contrôlé par les Indo-Paskistanais, une Agriculture dans les mains des Propriétaires terriens sous le modèle Zimbabwéen ou faisant survivre de petits paysans, un Elevage aux mains des Masai, le KENYA de KIBAKI vit, essentiellement, du prestige du port de MOMBASA et de son tourisme. Mais le développement du tourisme tanzanien, le réveil des ports de Tanga, Zanzibar et, demain, Mtwara et KILWA, « piqueront » des parts de marché au KENYA, si

la Tanzanie

continue son insolente stabilité politique et économique, son expansion culturelle dans les domaines de la littérature, de la musique et du cinéma grâce à sa mainmise sur le Kiswahili que d’aucuns appellent maintenant « kitanzania ».

Après le tour de ces dix « K»[3] qui comptent (Kabila, Kagame, Kamerhe, Kengo, Kivu, Kigali, Kampala, Kinshasa, Kikwete, Kibaki) , il convient de préciser que le regard n’est que panoramique et l’ analyse assez superficielle, « surfacique » . J’aurais bien voulu inclure des dates, chamarrer mon texte de chiffres et de graphiques mais cela alourdirait mon exposé et coulerait ma réflexion dans les eaux glacées de l’académisme universitaire ou de l’intellectualisme pédant. J’ai voulu échapper au« Charybde et Scylla»  de ce que le regretté Wright Mills désignait sous les expressions de « Suprême théorie» et « Empirisme abstrait».

            La réalité politique, économique et culturelle des pays à cheval sur l’Equateur, de l’Océan Indien à l’Océan Atlantique pousse à une interrogation sur les destins politiques des « barons » (Kabila, Kagame, Kamerhe, Kengo, Kikwete, Kibaki) et les destins «économiques des Métropoles (Kinshasa, Kigali, Kampala,) ou des aires géographiques ou culturelles (KIVU).

          Fondamentalement, la question de la viabilité de

la Communauté

de l’Afrique de l’Est  se pose quand on s’imagine quel rôle n’y joue pas le CONGO ou que n’y jouera plus pendant longtemps encore

la Tanzanie.

Ces

deux pays qui se regardent comme des chiens de faïence donnent souvent l’ impression d’être dos-à-dos, côte à côte alors que la réalité est celle des liens politiques, économiques et culturels forgés par l’histoire, fondés sur la géographie, appelés  à s’intensifier.

          

La Communauté

du CONGO et de

la Tanzanie

devra se bâtir sur une réalité qui fait des Grands Lacs (Edouard, Albert, Kivu, Tanganyika) le  pivot autour duquel tournera une Communauté allant de l’Océan Indien à l’Océan Atlantique, utilisant les langues ethno-tribales et principalement le Kiswahili et le Lingala, dont les fréquentes liaisons donneront le jour au SWAHILINGALA.

            Comme la géographie dicte  au Congo et à

la Tanzanie

la Politique et l’Economie à suivre, il faut bien que des leaders le comprennent et le traduisent en politiques publiques. Jakaya Kikwete et Joseph Kabila peuvent-ils faire ce que NYERERE et MOBUTU n’ont pas osé ?  Kagame, Kamerhe, Kengo et Kibaki ne jouent pas les mêmes rôles ni sur la même scène : Kamerhe et Kengo espèrent jouer les rôles que Kagame et Kibaki jouent, actuellement. L’influence politique du Rwanda, le prestige personnel de Kagame, trouvent leurs limites dans les dimensions du  Congo et de

la Tanzanie

, aux populations assez revêches, rebelles ou rétives aux thèses politiques ou idéologiques d’un petit pays soupçonné de nourrir des visées expansionnistes. Dès lors, Kagame s’inscrit dans une logique où

la Communauté

de l’Afrique de l’Est constitue l’unique horizon. La résurrection des thématiques de

la CEPGL

  paraît dès lors, ne pas intéresser le Rwanda. D’où son anglicisation et ses thèses erronées sur les choix politiques, économiques et linguistiques.

)

Kagame et Kibaki misent sur

la Communauté

de l’Afrique de l’Est comme d’autres misent sur le même cheval. Ce n’est pas le cas de Kabila et Kikwete. Et cette question est totalement inconnue ou marginale chez  Kengo et Kamerhe pour qui Kinshasa est le centre, la base et le sommet de toute réflexion politique, l’alpha et l’oméga de toute aspiration économique.

         Kibaki, pour finir, se trouve dans une position où il doit perpétuer un leadership sur l’Uganda, le Rwanda et le Burundi alors que ces 3 pays sont coincés entre Congo et Tanzanie.

La Communauté

de l’Afrique de l’Est, auprès de ces « K » qui comptent, est dépendante  de la volonté du Congo et de

la Tanzanie

de renouveler la réflexion sur une nouvelle ère et sur une aire nouvelle de Coopération régionale en tenant compte des impératifs de

la Géographie

et de l’Economie.

                 BUHENDWA  ELUGA  ESSY.


[1] Enseignant-chercheur, Docteur en Sciences Politiques (Univ Rennes I) et en Sociologie du Développement (Univ Paris I Panthéon Sorbonne), l’auteur poursuit des Recherches relatives à l’aire swahili. Ces Recherches sont essentiellement axées sur le pouvoir politique des langues et l’intégration « politique et économique » régionale autour du Kiswahili et des Grands Lacs.

[2] Cet article a été écrit avant l’arrivée de Boshab à la Présidence de l’Assemblée Nationale, à l’époque ou Vital Kamerhe tenait le « perchoir »

[3] Si j’y ajoutais Kaguta Yoweri Museveni, ces K auraient pu être 11…