QUELLE COMMUNAUTE AUTOUR DU KIVU, DE

LA RUZIZI ET

DU TANGANYIKA ?

                                Par BUHENDWA ELUGA ESSY[1]

                  L’effritement politique, économique et diplomatique du CONGO concomitant et corrélatif à l’effilochement, voire au délabrement, de son tissus social et culturel condamnent les populations originaires du KIVU à panser toutes les plaies et à repenser le rôle de cette entité tant sur la scène nationale congolaise que sur la scène régionale d’une Afrique Orientale et des Grands Lacs en pleines mutations.

                  L’idéal du PANAFRICANISME, version  NKRUMAH et NASSER, faisant suite au combat millénaire de l’émancipation des peuples noirs avec, entre autres, le gigantesque travail de WEB du Bois, MARCUS GARVEY, René MARAN, Léopold Sédar  SENGHOR le regretté Aimé Césaire – l’idéal du panafricanisme, disais-je- est en train de se revigorer idéologiquement et de s’adapter à l’air du temps.  La volonté de  réaliser le Panafricanisme sur une base régionale et non plus à partir du schéma de l’Etat-Nation a vu consacrer les thèses de Nyerere face à celles de Nkrumah. Dès lors, le modèle même de l’Etat-Nation  est devenu un principe d’organisation politique obsolète, dépassé même en Europe où il a vu le jour.

                  La position du KIVU sur la scène régionale est particulièrement intéressante tant il est vrai que

la POLITIQUE

et l’ÉCONOMIE d’une entité lui sont dictées par sa géographie.

                  Que nous montre, dès lors, la géographie du KIVU pour que nous puissions comprendre à quelle communauté nous joindre, et jusqu’à quel degré pour que cela ne consacre pas notre submersion économique, notre soumission politique et notre caporalisation idéologique ? Que pouvons-nous faire qui ne fige pas dans le marbre notre rôle de PROCONSULAT et de MARCHE-DEPOTOIR ou ne nous confine dans des rôles politiques auxiliaires mais réellement ancillaires ? Comment inventer une CULTURE POLITIQUE, des pratiques économiques et une VISION DU MONDE qui ne dépendent plus de choix souvent pris loin du KIVU, sans le KIVU et, donc, contre le KIVU ?.

                  Pour échafauder l’ombre du début d’une esquisse de réponse à ce chapelet de questions, je me propose de le faire en invoquant, de manière sommaire, les Impératifs liés à la géographie et à l’histoire (I) les Nécessités que dictent l’afrocentrisme, le panafricanisme et la mondialisation (II) avant de faire un choix délicat, entre le POSSIBLE et le PROBABLE à partir du PREVISIBLE (III) autour d’une « Communauté » à laquelle adhérera le KIVU qui, à mon sens, adhérera ou ne sera plus.

I.                   UNE APPARTENANCE COMMUNAUTAIRE DICTEE PAR LES IMPERATIFS DE L’HISTOIRE ET DE

LA GEOGRAPHIE

                  

                  Tour à tour et en même temps, déversoir du Lac Kivu, affluent du Lac Tanganyika, jonction frontalière entre

la RDC

, le Rwanda et le Burundi,

la Rivière Ruzizi

 est un lien politique, économique et culturel de toute première importance.

La Ruzizi

est le « concept géographique » fournissant tous les arguments idéologiques permettant de dépasser

la CEPGL

pour créer

la CEPRR

 (Communauté Economique des Pays Riverains de

la Ruzizi

) ou CEPBR (Communauté Economique des Pays du Bassin de

la Ruzizi

).

Plus grand que le Rwanda, le Burundi et l’Uganda réunis, le Sud-Kivu partage les frontières avec le plus grand voisin du CONGO en termes démographique et linguistique[2] - 

la Tanzanie.

                  Cette frontière avec

la Tanzanie

– par ailleurs, plus grand pays de la communauté de l’Afrique de l’Est – est intéressante pour une PROVINCE aux dimensions étatiques mais aux ambitions floues, souffrant d’un COMPLEXE PROCONSULAIRE, reléguée dans un rôle de « pépinière » de leaders auxiliaires et d’intellectuels organiques.

                  L’intérêt de l’analyse  réside dans le fait que de part et d’autre du Lac Tanganyika, de

la Ruzizi

et du Lac Kivu on parle la plus importante langue d’Afrique : le Kiswahili. Ce Kiswahili dont le CONGO compte le plus  grand nombre de locuteurs alors même que

la KIVU

est

la Province

la plus swahiliphone de tous les pays de l’aire swahilie. Mais cet intérêt n’est pas que linguistique. Il est aussi économique et, donc politique : via le Lac TANGANYIKA, le KIVU est en prise directe avec les ports de DAR ES SALAM et de DURBAN – via KIGOMA (Tanzanie) et MPULUNGU (Zambie).

Cet intérêt place UVIRA au cœur d’une réflexion et d’une considération que lui refuse l’esprit cocardier des BUKAVIENS et/ou des Gomatraciens, sans parler de l’inexistence de toute analyse prospective des bureaucrates installés dans les bureaux lambrissés et climatisés de Kinshasa.

                  

La RUZIZI

qui nous unit plus qu’elle ne nous sépare du BURUNDI et du RWANDA. Le Lac KIVU qui nous rapproche plus qu’il ne nous éloigne du Rwanda. Le lac Tanganyika nous ouvre plus qu’il ne nous isole du reste de l’Afrique Orientale

                  

Si le Lac Kivu,

la Ruzizi

et le Lac Tanganyika nous ouvrent à l’Afrique de l’Est, à l’Afrique australe et au monde, nos territoires de MWENGA et de SHABUNDA nous relient au Bassin du Congo par le truchement de l’Elila.

                  La géographie du KIVU nous ouvre au monde autant qu’elle nous retient sur nos racines, comme pour nous dire d’agir localement et de penser globalement. Elle nous convie au rendez-vous du donner et du recevoir en même temps qu’elle nous préconise d’y aller sans œillères, sans mépris à l’égard de notre identité, de notre négrité, de notre négritude.

                  Les impératifs de la géographie sont, donc, à l’œuvre dans notre recherche d’appartenance communautaire. Il en existe aussi d’historiques : les formes d’organisation des pouvoirs dans nos groupes ethno-tribaux, les soumissions similaires aux « croisades » euro-chrétiennes et aux « jihads » arabo-islamiques, les mêmes tâtonnements développemantalistes au lendemain des « indépendances du drapeau », les mêmes errements dans l’exercice du pouvoir…

                  Alors que les Royaumes du Burundi et du Rwanda sont devenus des « Etats-Nations », ceux du BUSHI, du BUFULIRU, du BUNYINDU se sont « fondus » dans un « Grand Ensemble Vertical », pour reprendre l’expression de Michel Rocard, à telle enseigne que nous regardons, avec les yeux de Chimène, nos deux anciens royaumes rivaux, concurrents.

                  Maintenant que l’histoire et les destins inéluctables de toute construction humaine nous ramènent à des réalités où l’économie tient le politique en l’état, où l’Etat-Nation cède le pas à la construction régionale ou communautaire, nous ne savons plus, au KIVU, sur quel pied danser ou à quel saint se vouer.

                   Dès lors, n’est-il pas venu le temps de recourir à nos racines afrocentristes en tenant compte des nécessités que dictent le Panafricanisme et

la Mondialisation

?

II- AFROCENTRISME, PANAFRICANISME ET MONDIALISATION

          Le Kivu se construira d’abord sur la base de ses identités ethno-tribales (lega, shi, vira, fuliru, nyindu, bwari, bembe, havu, tembo) sur lesquelles s’élèveront les entités administratives qui les emboîtent, telles des poupées gigognes, à l’ensemble d’autres subdivisions supérieures (territoire, province, Etat central). C’est à partir d’un recours aux sources africaines et ses cosmogonies dont l’identité ethno-tribale est le réceptacle qu’il faut envisager un développement susceptible de permettre aux terroirs de penser localement pour espérer agir globalement. Cela s’appelle « glocalisation ». Quelque neuf que soit ce concept, il n’en traduit pas moins une idée ancienne qui consiste à partir de l’infrastructure socio-culturelle pour construire, en dernière instance,  la superstructure économico-politique. Cela veut dire, tout simplement, qu’à partir des réalités locales (végétation, climat, langues, us et coutumes, interdits, pratiques diverses) on doit mettre en place des conditions nouvelles d’existence qui puissent permettre d’aller au rendez-vous du donner et du recevoir qu’exige la mondialisation. L’identité ethno-tribale est la condition sine qua non de l’Afrocentrisme et, donc, du Panafricanisme.

          Concrètement, au Kivu, nous nous devons de penser à protéger nos langues ethno-tribales, écrasées par les effets conjuguées des langues coloniales et des langues nationales autoproclamées. C’est comme si, d’une part, on avait un marteau (les langues coloniales) et, d’autre part, une enclume (les langues nationales autoproclamées) qui écrasent nos langues, identités, us et coutumes dans le mortier (l’Etat congolais). Ceci conduit à l’aliénation mentale, à la soumission politique et à la submersion économique nous livrant, pieds et poings liés, à la rapacité de nos voisins.

          En nous donnant comme idéal que « Binadamu wote ni sawa, Afrika ni moja », nous sommes en mesure de construire l’idéal de l’Unité ou de l’Union africaines mais en respectant ce qui fait la particularité, la spécificité ou la singularité de chaque entité ethno-tribale.

          C’est pour cela que nous devons introduire des enseignements de nos langues dans toutes les Ecoles en les harmonisant avec la véritable « lingua franca » qu’est devenu le Swahili, mais aussi en apprenant des langues au-delà d’anciennes langues coloniales (anglais, français, portugais, arabe…). Cela veut dire qu’à partir du « socle » ethno-tribal, il faudra apprendre une ou deux de quatre langues nationales autoproclamées (swahili, lingala, kikongo, tshiluba). Il faudra, ensuite apprendre concurremment le Français  l’Anglais et une autre langue à large diffusion internationale (hindi, chinois, russe, allemand, yoruba, amharique…)

          Construire la panafricanisme à partir de l’afrocentrisme exige une révolution dans la méthode, une ordalie d’épuration intellectuelle et un volontarisme politique à toute épreuve. C’est un choix qui exige un « saut qualitatif » qui est, en même temps, un tremplin vers la renaissance de nos identités bafouées, souillées, avilies par des siècles de dominations consécutives aux « croisades euro-chrétiennes » et aux « jihads arabo-islamiques »

          Ce saut qualitatif ne peut s’opérer qu’à partir de choix tenant compte du possible, du probable et du prévisible.

          - 7 -

III- CHOIX A PARTIR DU POSSIBLE, DU PROBABLE ET DU PREVISIBLE

L’Union africaine qui se construit, désormais, à partir d’ensembles régionaux fait que le Kivu est écartelé entre

la Communauté

de l’Afrique de l’Est (CAE) et

la Communauté Economique

des Etats de l’Afrique Centrale (CEAC). Le Kivu est aux premières marches des deux Communautés et peut, naturellement, géographiquement, jouer le rôle de trait d’union, de battant ou de pivot.

Dès lors, il est possible d’imaginer quelques scénarii et montrer qu’entre les deux Communautés (CAE et CEEAC), le Kivu ne peut pas se résigner à choisir de ne pas choisir. Sa proximité géographique avec les Pays de

la Communauté

de l’Afrique de l’Est, le partage d’une même langue à  large diffusion continentale (le Swahili), les similarités diverses et variées entre les organisations politiques précoloniales (Buganda, Bushi, Busoro, Burundi, Bunyankore, Buha, Bulega, Bubembe, Bufuliru, Rwanda…), sa connexion aux réseaux lacustres, routiers et ferroviaires de l’Afrique Orientale, l’appartenance à l’aire d’expansion de la civilisation bantu que  délimite l’expression du Kiswahili, etc…font que le Kivu a les yeux de Chimène pour

la Communauté

de l’Afrique de l’Est même si un « mariage de raison » le laisse dans un Congo qui, apparemment, a fait le choix de

la Communauté Economique

des Etats de l’Afrique Centrale (CEEAC) dont nous assurons, actuellement,

la Présidence.

Il est, dès lors, probable que nous aurons à opérer un choix qui permettra à notre Province de sortir de cet écartèlement que lui dicte le choix entre le cœur et la raison. La particulière géographie de notre Province lui dictera un choix qui sera celui de la raison : avoir une identité de « Province-Etat » lui permettant de négocier des accords particuliers qui harmonisent ses pratiques politiques, économiques et culturelles avec les Pays qui l’entourent. Entre son actuel statut proconsulaire, son rôle de marché, sa soumission politique , sa submersion économique conduisant à sa caporalisation idéologique, le Kivu doit tenter de s’engager sur une voie qui le lie à l’Afrique de l’Est sans le détourner du Congo. Ses intérêts économiques sont à l’Est, ses intérêts politiques et sociaux sont chez lui, au Kivu même, alors que ses intérêts historiques sont au Congo.

Enfin, il est prévisible que le Kivu, somme de contradictions multiples, s’assume et assume son destin économique indépendamment de son adhérence politique ou de son adhésion idéologique actuelles liées au mythe de l’Etat-Nation. Nul doute que cela perturbe ses élites, ses bourgeoisies bureaucratico-administratives et toutes les autres couches de sa société.

Comment aller vers l’idéal en tenant compte du réel ? Comment envisager l’avenir en ayant les yeux tournés vers le passé ? Comment aménager un « Pouvoir » sans « Etre » et sans « Avoir » ? Comment être et avoir été ? Toute cette kyrielle de questions trouve des réponses dans l’idéal du « compter sur soi » (kujitegemea), dans l’Afrocentrisme, dans le Panafricanisme, dans la mise sur pied de

la Communauté

des Pays du Bassin de

la Ruzizi

car, après tout, il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.


[1]              BUHENDWA ELUGA ESSY est Docteur en Sciences Politiques (Univ Rennes I) et en Sociologie du Développement (Univ Paris-I Panthéon – Sorbonne). Auteur d’une thèse sur la pensée et la pratique politiques de Julius Kambarage NYERERE, Consultant à

la BCC

,

la Voix

de l’Allemagne,

la Voix

de l’Amérique, Radio Japon et Radio TEHERAN, il est actuellement Professeur de Sciences Politiques à l’Université Officielle de Bukavu. Directeur du Centre de Recherches et d’Etudes sur l’Afrique Orientale et des Grands Lacs (CREAOGL), il poursuit des recherches sur le  pouvoir politique des langues et les répercussions de l’intégration régionale de l’aire swahili sur le Kivu.

                J’en appelle au changement immédiat de cette dénomination « Sud-Kivu » pour l’appeler Province du KIVU ou Province de

la Ruzizi

pour la bonne et simple raison que l’actuelle Province du Sud-Kivu occupe plus de la moitié du Lac Kivu et, abrite ainsi, par Idjwi, la plus grande île de l’Afrique Continentale. Bien plus, elle occupe plus de la moitié de

la Rivière

aux allures d’un fleuve –

la Ruzizi

-, privilège que ne lui dispute aucune autre Province du Congo, du Rwanda ou du Burundi

[2]              Le plus grand voisin – en termes de superficie est le SOUDAN qui est légèrement moins peuplé que

la Tanzanie

mais qui est, par ailleurs, le plus grand pays d’Afrique.