ET DEMAIN LA COMMUNAUTE ECONOMIQUE DES PAYS DE LA RUZIZI (CEPRR) Par BUHENDWA ELUGA ESSY Le temps est venu de nous débarrasser de « prêts-à-porter » idéologiques et politiques hérités de la colonisation mais aussi des automatismes verbaux et mentaux qui s’y attachent depuis notre « fameuse » indépendante du drapeau. La dénomination « Communauté Economique des Pays des Grands Lacs » est une supercherie intellectuelle doublée d’une escroquerie politique. En effet, les « pays » des Grands Lacs comprennent, outre les 3 anciennes colonies Belges, aussi, le Kenya, l’Uganda, la Tanzanie, le Malawi et la Zambie à cause des Lacs Edouard, Albert, Victoria, Tanganyika et Nyasa. Limiter la CEPGL aux seules 3 anciennes colonies Belges (Rwanda, Burundi, RDC) cache mal l’idée implicite selon laquelle il s’agit d’une « communauté francophone » face à une « communauté anglophone ». L’idée d’une communauté économique ou politique susceptible d’intégrer le Congo, le Rwanda et le Burundi autour d’un « CONCEPT géographique » ne peut se faire qu’autour de la Ruzizi et non autour d’un LAC (Kivu ou Tanganyika). Et dans tout cet échafaudage institutionnel, l’actuelle province du « Sud-Kivu » devra jouer un rôle de tout premier plan pour cesser d’être un TREMPLIN POLITIQUE pour des hommes en quête d’un destin national à Kinshasa et en même temps cesser d’être un MARCHE « appendice » ou « dépotoir » de la communauté de l’Afrique de l’Est. La Province du KIVU, à la périphérie d’une République Démocratique du Congo qui a toutes les allures d’un colosse aux pieds d’argile, ne pourra exister que si elle débarrasse de son COMPLEXE PROCONSULAIRE. Elle devra se créer une IDENTITE fondée sur ses entités et ses réalités qui la mettent aux premières marches de la Communauté de l’Afrique de l’Est, à partir de la RUZIZI et les lacs KIVU et Tanganyika (I). En même temps, le Kivu doit se prendre en charge, compter sur soi (KUJITEGEMEA) (II) en oeuvrant pour la création de la CEPBR tant il est vrai qu’il n’ y a pas besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. I. KIVU, RUZIZI, TANGANYIKA : LES PREMIERES MARCHES DE LA COMMUNAUTE DE L’AFRIQUE DE L’EST La géographie fait du Kivu, une Province qui est frontalière du Rwanda, du Burundi, de la Tanzanie et de la Zambie en étant tout proche de l’Uganda et dans le rayon d’influence du KENYA. Aucune autre Province de la RDC ne peut se targuer d’être à moins de 5 heures de route de 3 capitales (Bujumbura, Kigali, Kampala) d’avoir à ses frontières autant de Provinces des pays voisins (Kibuye, Cyangugu, Cibitoke, Bubanza, Bujumbura rural, Makamba, Kigoma) ou autant de Provinces de l’intérieur du Congo (Katanga, Maniema, Nord-Kivu) Etant donné que la politique et l’économie d’une entité lui sont dictées par sa géographie, celles du Kivu doivent, résolument, le tourner vers l’Est sans tourner le dos au CONGO. Ce jeu d’équilibre lui vaudra des « torticolis » d’autant plus que le Kivu ne peut, constamment, envisager l’avenir en ayant les yeux tournés vers le passé. L’avenir du Kivu se joue beaucoup plus à Dar es Salaam, Nairobi, Kampala, Kigali et Bujumbura qu’il ne se joue à Kinshasa. C’est l’évidence même ! Dès lors, comment faire pour que notre Province se débarrasse de son COMPLEXE PROCONSULAIRE et de son rôle de MARCHE « appendice » ou « dépotoir » ? La réponse partielle, voire parcellaire, réside dans une capacité à briser la « ligne Maginot » intellectuelle en vogue dans les milieux de la « petite bourgeoisie » parlementaire ou ministérielle exilée ou déportée à Kinshasa. Cette « ligne Maginot » procède par l’exacerbation des haines et divergences historiques, à attiser les conflits et à souffler sur la braise qui alimente les différents feux qui couvent. Briser cette « ligne Maginot » revient, concrètement, à créer la Communauté Economique des Pays du Bassin de la Ruzizi (CEPBR) ou bien, en lieu et place, créer la Communauté Economique des Provinces Riveraines de la Ruzizi (CEPRR). Etant donné que le Rwanda et le Burundi font partie de la Communauté de l’Afrique de l’Est, et pas le Congo, la Province du Kivu ne peut se permettre d’être la frontière limite du plus grand marché économique, politique et linguistique de l’Afrique que cette communauté est appelée à être. Le Kivu doit prendre en main son destin en desserrant les chaînes qui le lient au Pouvoir Central en panne d’imagination, caractérisé par le nombrilisme Kinois et les analyses à courte vie de son intelligentia, de sa classe politique. A y regarder de près, la véritable Province de l’Est qu’est le Kivu, on s’aperçoit qu’elle est livrée à la gloutonnerie économico-politique des pays voisins en même temps qu’à l’insatiable appétit des richesses, sur base de conçussions et de pratiques véreuses, de ses originaires installés à Kinshasa ou de ses habitants. Il faut enclencher un « cercle vertueux » qui, à partir des recettes fiscales ou douanières, permettra d’harmoniser nos pratiques et politiques linguistiques, fiscales, douanières et administratives avec les pays riverains du Kivu – Ruzizi – Tanganyika. A. HARMONISER LES POLITIQUES ET PRATIQUES LINGUISTIQUES La Province du Sud-Kivu doit mettre en place des « politiques linguistiques » ambitieuses permettant : - La défense et l’illustration des langues ethno-tribales (mashi, kilega, kitembo, kifuliru, kivira, kihavu, kinyindu…) - La généralisation du KISWAHILI dans l’expression politique, dans la presse, l’enseignement technique et professionnel. - L’équipollence et l’équivalence du français et de l’anglais liées au fait que la jeunesse du Kivu cherchera et trouvera du travail beaucoup plus en Afrique Orientale et des Grands Lacs, swahilo-anglophone, que dans l’Afrique Centrale, faussement francophone. B. HARMONISER LES POLITIQUES ET PRATIQUES FISCALES, DOUANIERES ET ADMINISTRATIVES AVEC LA COMMUNAUTE DE L’AFRIQUE DE L’EST Livré, pieds et poings liés, aux lois de l’économie de marché édictées à partir de l’Afrique de l’Est, le Kivu se résoudra, se résignera à subir et, du coup, de manière un peu sado-masochiste, participer à la puissance qui l’écrase. Véritable « heautontimoroumenos » (bourreau de soi-même), le Kivu se trouvera démuni pour appliquer une réglementation conçue et conduite à partir de Kinshasa, totalement déconnecté de pratiques et politiques, fiscales, douanières ou administratives en vigueur ou en vogue chez les Pays voisins ou les Provinces voisines du Kivu. Le Kivu doit se « déconnecter » fiscalement, douanièrement et administrativement des desiderata des administrations centrales installées à Kinshasa. Loin de moi l’idée de penser à une INDEPENDANCE politique mais à une DECENTRALISATION, une DECONCENTRATION et, surtout, une DECENTRATION très poussées qui permettront aux décideurs politiques et économiques de profiter des expertises des Pays voisins pour que la Province du Kivu supporte la comparaison avec les Provinces des Pays voisins (Kibuye, Cyangugu, Cibitoke, Bubanza, Bujumbura rural, Bujumbura, Makamba, Kigoma…). Constituant les premières marches de la communauté de l’Afrique de l’Est sans être un Etat mais une Province à fortes identités, le Kivu pèsera de tout son poids dans un CONGO redessiné en 25 Provinces où très peu auront les moyens et les capacités que lui confèrent sa position géographique, ses identités ethno-tribales, ses particularités et ses singularités. Le KIVU doit songer à compter sur soi pour espérer résister, exister ou subsister. II. COMPTER SUR SOI POUR RESISTER, EXISTER ET SUBSISTER Comme le KIVU ne peut exister que si on il s’invente une IDENTITE et se fixe un DESTIN, il convient de préciser que tout cela ne peut provenir que de la ferme volonté de COMPTER sur soi (KUJITEGEMEA). Compter sur soi implique d’afficher un certain nombre de refus (A) et d’adopter quelques attitudes (B) nouvelles, innovatrices. A. ADOPTER UN CERTAIN NOMBRE DE REFUS Placé à la charnière entre l’Afrique de l’Est et l’Afrique Centrale, le Kivu doit assumer son rôle de « pivot », de « charnière » entre le CONGO et les Etats de l’Afrique Orientale et des Grands Lacs. Son destin est celui d’une « Province-Etat » qui doit s’affirmer sur une scène régionale où le CONGO ne pèse plus lourd du fait de l’excentricité de sa capitale – Kinshasa – et de la méconnaissance de sa classe politique des réalités politiques, économiques et sociales de l’Afrique Orientale et des Grands Lacs. Dans les circonstances actuelles de sa vie politique et économique, en raison des impératifs que lui dicte sa particulière géographie, le Kivu doit adopter un certain nombre de refus à l’égard du pouvoir central et des velléités des gouvernements de l’Afrique Orientale et des grands Lacs pour espérer, se forger une IDENTITE, se façonner une image de respectabilité. Il s’agit, notamment, de refus suivants : - Refus d’un STATUT de PROCONSULAT qui fait jouer aux personnalités politiques du KIVU un rôle auxiliaire, voire ancillaire. - Refus des certaines mesures fiscales arbitraires transférant à la Direction Générale des Impôts les dossiers fiscaux de certaines entreprises privées au-dessus d’un chiffre d’affaires donné - Refus de devoir partir pour Kinshasa afin d’obtenir des documents administratifs (passeports, permis de conduite, cartes de séjour,…) - Refus d’assister à la nomination des Hauts Fonctionnaires nationaux ou internationaux, diplomates et experts dont les fonctions ont un lien direct avec le KIVU sans qu’il y ait un seul ressortissant, de haut rang, originaire du KIVU. - Refus du diktat de la langue française dans l’expression du politique et dans la rédaction des documents administratifs - Refus de la mort lente des langues ethno-tribales coincées entre le « marteau » des langues coloniales et « l’enclume » que sont les langues nationales auto-proclamées (Kikongo, Lingala, Swahili, Tshiluba, etc) De ces refus encore sommaires et schématiques, naîtront l’envie et la nécessité d’adopter quelques attitudes nouvelles, innovatrices. B. ATTITUDES NOUVELLES, INNOVATRICES Le destin des identités ethno-tribales du KIVU sera déterminé par le poids qu’il aura sur la scène tant nationale que régionale. Au regard des refus qu’il faudra, nécessairement, adopter, il conviendra, dès lors, d’arborer certaines attitudes innovatrices que j’énumérerai, schématiquement, comme suit : - Ouverture des économies et des mentalités aux économies et aux mentalités des pays qui entourent le KIVU (Uganda, Rwanda, Burundi, Tanzanie, Zambie) - Création de Centre de Recherches et d’Etudes à caractère pluridisciplinaire ou spécialisé dont les thématiques portent sur les aspects de la vie politique, économique, sociale, technique ou technologique des pays voisins du KIVU. - Suppression des barrières douanières et des protocoles liés à l’immigration entre le KIVU et les Pays à la frontière du KIVU - Harmonisation des concepts politiques, économiques et scientifiques SWAHILI avec ceux des pays voisins - Prééminence du KISWAHILI dans l’expression du POLITIQUE et dans la définition des politiques et pratiques économiques ayant un impact sur la scène régionale - Bilinguisme intégral (français, anglais), maîtrise du SWAHILI et d’une langue ethno-tribale pour tout recrutement des cadres supérieurs s’occupant de questions ayant un lien direct avec le KIVU - Echanges universitaires poussés entre les Universités du KIVU et celles de Dar es Salaam, Nairobi, Makerere, Butare et Bujumbura - Création d’une CHAMBRE DE COMMERCE ET D’INDUSTRIE DU KIVU ayant des liens directs avec ses homologues de la Tanzanie, du KENYA, de l’Uganda, du Rwanda, du Burundi et de la Zambie On remarque ainsi que les impératifs de la géographie sur les destins politiques et économiques des identités ethno-tribales que le KIVU synthétise doivent permettre aux élites, aux politiques et aux bourgeoisies bureaucratico-administratives de repenser le KIVU, de l’inventer. Les enjeux sont de taille, les problèmes réels et les dangers imminents. Il faut, absolument, éviter le « carybde » de la submersion économique et le « Scylla » de la soumission politique. Faire un saut qualitatif dans la pensée et la pratique, faisant passer le KIVU de la CEPGL à la Communauté Economique de Pays de la Ruzizi, permettra au CONGO, Rwanda et Burundi d’intégrer les spécificités, particularités et singularités de la « Province-Etat » qu’est le KIVU dans un ensemble régional aux lendemains qui chantent.