NYERERE et le socialisme swahili

Par BUHENDWA ELUGA ESSY

«Tunasema kwamba binadamu ameumbwa kwa mfano wa Mungu. Mimi nakataa kumfikiria Mungu aliye fukara, mjinga, mshirikina, mwoga, dhalili, ambayo ndiyo hali ya walio wengi kati ya wale aliowaumba kwa mfano wake mwenyewe. Binadamu wenyewe ni waumbali, hujitengenezea hali zao za maisha, lakini fulivyo hivi sassa tu viumbe, tena si viumbe wa Mungu, bali wa binadamu wanzetu» (1)


    On dit que l’homme a été créé à l’image de Dieu, or Je refuse d’imaginer un dieu pauvre, ignorant,uperstitieux, timoré et misérable, ce qui est le sort de la majorité de ceux qu’il a créés à son image.Les hommes se font leurs propres créateurs de leurs conditions de vie ; mais actuellement, nous  sommes des êtres créés non par Dieu mais par nos semblables.



A- UJAMAA: BREVE HISTORIQUE ET DEFINITION

Sous la conduite de Julius KAMBARE NYERERE, le territoire sous mandat britannique, le TANGANIKA, accède à l’indépendance le 9 décembre 1961. Auparavant, NYERERE avait, le 7 juillet 1954, transformé une organisation culturelle, la TAA1 (Tanganyika African Association), en parti politique, la TANU (Tanganyika African National Union).

Avec l’indépendance, pour NYERERE, il s’agit de sauvegarder une identité menacée en l’enrichissant d’apports extérieurs mais sans perdre sa dignité et sans fouler aux pieds les valeurs telles que l’Egalité, la Démocratie et le compter sur soi (self-relience, kujitegemea).

La TANU, principal mouvement militant pour l’indépendance, l’autodétermination, à l’instigation de Nyerere, se proposait d’atteindre ses buts sans violence. Et c’est ainsi que l’indépendance a été acquise sans versement de sang si bien que d’aucuns disent que cette indépendance a été plutôt octroyée que conquise.

Cependant, tout juste après l’accession à l’indépendance, NYERERE démissionne de son poste de premier Ministre pour réfléchir sur les nouveaux objectifs à fixer à ce mouvement qui avait besoin de restructuration et de remobilisation. C’est ainsi qu’il écrit entre janvier et novembre 1962, entre autres, UJAMAA : THE BASIS OF AFRICAN SOCIALISM. Pendant ce temps, RASHID MFAUME KAWAWA, son successeur au poste de Premier Ministre, « africanise » les principaux emplois administratifs, lance les programmes de modernisation agricole et industrielle, veille à opérer des réformes sociales sur base d’égalitarisme.

En décembre 1962, le Tanganyika devient une République et renonce au « modèle westminstérien » d’administration. Devant la lente « africanisation » et  l'arlésienne que sont les fameux fruits de l’indépendance (matunda ya Uhuru), les syndicats grognent d’autant plus que sous la conduite du libéral ERNESRT VASEY, Ministre des Finances, le plan intérimaire (1962-1964) n’annonce pas un changement radical de politique économique susceptible de calmer les inquiétudes des « Africanisationnistes » et des « Nationalistes ».

Brouillé avec l’Allemagne Fédérale, les Etats-Unis et la grande Bretagne, le Tanganyika devenu entre temps Tanzanie à partir du 26 avril 1964 ne peut trouver les moyens financiers nécessaires pour mener à terme son premier plan quinquennal 1964-1969.

Le pays se radicalise et adopte en février 1967, la « DECLARATION D’ARUSHA » qui reprend et complète les principes énoncés en 1962 dans « Ujamaa the bassis of african socialism ».

Le mot Ujamaa, entré dans le lexique politique en 1962, va s’adjoindre KUJITEGEMEA (compter sur soi) pour former le couple UJAMAA NA KUJITEGEMEA, Nyerere reafirme sa volonté de voir s’ériger une société intégrant ses valeurs du passé et s’inspirant de ces valeurs pour la définition et le choix des politiques nouvelles.

Ujamaa signifie « ce qui a trait à la famille étendue », les relations qui lient les gens du même sang. Dans l’Afrique précoloniale, ces relations sont de partage, d’entraide et de coopération. Ces relations impliquent des obligations telles que travailler ensemble (kufanya kazi pamoja), le devoir de redistribuer et l’impossibilité d’accumuler des biens à des fins personnelles et ostentatoires. L’ordre nouveau que la TANU se propose d’instaurer devra provenir de la réaffirmation et de l’actualisation de ces obligations :

« La communauté était une unité au sein de laquelle les biens étaient partagés sans que cela ne donne lieu à de trop grandes inégalités. C’est fondamentalement cela que nous voulons signifier lorsque nous disons que la société africaine traditionnelle était une société socialiste. Et quand nous disons que la Tanzanie veut construire un « Socialisme africain », nous affirmons que nous avons l’intention d’adopter la même attitude dans les conditions nouvelles d’un Etat-Nation qui a de plus en plus recours à des techniques modernes de production économiques ». (88 : 198-199)

Dès le départ, le socialisme selon Juluis NYERERE proclame et fort son attachement aux valeurs qui gouvernaient la société traditionnelle. Défini comme étant essentiellement une attitude d’esprit, l’Ujamaa se veut être une certaine idée de l’égalitarisme, une processus volontariste gradué et essentiellement pragmatique.

  1. L’Ujamaa est une attitude d’esprit

Par cet aphorisme, NYERERE montre un pragmatisme doctrinal. Il veut prouver le mouvement en marchant car par lui la voie socialiste ou, mieux, les politiques économiques et sociales qu’il entend initier devront s’inspirer d’un certain état d’esprit, d’un certain idéal, d’une mentalité et traduiront l’aspiration vers une communauté dont les piliers seront la justice, la fraternité et l’entraide mutuelle.

Avec cet aphorisme à la fortune singulière, NYERERE rejoint la définition de clément ATTLEE  pour qui le

«Socialisme c’est avant tout une façon de penser, une façon d’agir, une façon de vivre».

Devant l’imprécision doctrinale que reflète l’imprécision de la définition de son socialisme, NYERERE trouve dans la société traditionnelle l’archétype qu’il faut, mutans mutandis, réaliser.

D’après NEYERE, l’Ujamaa est une attitude d’esprit qui doit permettre aux habitants d’une entité donnée de veiller chacun au bien-être collectif.

L’Ujamaa s’oppose à toute accumulation des biens pour des fins égoïstes ou d’exploitation. D’autre part, il s’oppose aussi à un socialisme doctrinaire, collectiviste dont la philosophie qui le sous-tend est celle de la lutte des classes.

  1. L’Ujamaa est une certaine idée d’égalitarisme.

En fustigeant les richesses ostentatoires, NYERERE précise :

«Dans nos sociétés africaines traditionnelles, nous étions des individus au sein des communautés. Nous prenions soin de notre communauté et notre communauté prenait soin de nous. Nous n’avions ni le besoin ni l’envie d’exploiter nos compagnons. Et, en rejetant l’état d’esprit capitaliste que le colonialisme a introduit en Afrique, nous devons aussi rejeter les méthodes capitalistes qui l’accompagnent. L’une de celles-ci est la propriété individuelle de la terre» (79 :6-7)

L'idée d’égalité fustige le richesses ostentatoires et l’appropriation privée des richesses indispensables à la communauté. L’Etat veillera à ce qu’il puisse favoriser l’émergence d’une poignée d’hommes ou de femmes dont le but principal est d’assouvir leur soif un instrument d’humiliation et de domination d’une poignée de citoyens (riches, lettrés) à l’encontre de la majorité.

  1. L’Ujamaa est un processus volontariste et gradué

Refusant d’emblée la « lutte des classes », comme condition nécessaire et sine qua non de l’émergence de l’implantation d’une société socialiste, NYERERE, dans son moralisme Fabien, pense que la Tanzanie deviendra socialiste par des réformes à petite touche et non par la violence révolutionnaire.

Annoncé en 1962, le socialisme ne commencera à s’appliquer que dans la foulée de la déclaration d’Arusha en 1967. Et cela seulement après la brouille avec la Grande Bretagne, l’Allemagne et les Etats-Unis entre 1964 et 1965 et après la visite en Chine de Julius NYERERE. On peut donc dire que le processus volontariste et gradué obéit plutôt à des facteurs externes tout à fait indépendants du calendrier établi par NYERERE.

Quoi qu’il en soit, il apparaît clairement que NYERERE a choisi la NON VIOLENCE pour les revendications pour l’accession à l’indépendance et qu’il estime que ce sera l’arme adéquate pour l’émancipation politico-économique et les transformations que cela implique.

  1. L’Ujamaa est essentiellement pragmatique.

Comme la plupart d’autres doctrines se réclamant du Socialisme, l’Ujamaa a souffert d’abord de l’imprécision des définitions, de la difficulté d’établir des critères et du caractères chancelant des options fondamentales. Déjà Gustave Le Bon, parlant de l’Europe, notait jadis

« à quel point l’imprécision des doctrines socialistes est un des éléments de leur succès » (1)

De son côté, le philosophe J. Lacroix croit pouvoir affirmer :

« Le Socialisme n’est pas vraiment un système mais un ensemble de désirs confus et de sentiments puissants qui se mêlent à des analyses économiques et à des opinions politiques »(2)

L’Ujamaa que veut construire NYERERE à partir de l’original archétypal qu’est la Société traditionnelle africaine et précoloniale, se veut être une philosophie, une attitude, mais pas un système, pas une système bouclée. L’Ujamaa n’est pas une pensée architecturale, il ne constitue pas un de ces systèmes achevés qui, au lieu de comprendre le réel et de le commenter, se commentent eux-mêmes en une scolastique quelque peu narcissique.

L’Ujamaa de NYERERE n’est pas de ces pensées sûres de soi, condescendantes, qui font étalage de leurs concepts comme un nouveau riche fait étalage de son luxe< ; <c’est une pensée de service et non de domination. L’Ujamaa ne cherche pas à convaincre mais à éduquer, à former la liberté créatrice.

B- LES PRINCIPES DE BASE DE L’UJAMAA

A son retour de l’Université d’Edimburg en 1951, et après son élection à la tête de la TAA (Tanganyika African Association), NYERERE, fusionnant aspirations Fabienne et morale chrétienne, se propose de transformer l’association culturelle qu’il dirige en Parti Politique. La TANU naissante se propose de faire accéder la pays à l’indépendance dans la non-violence sur le credo d’égalité, de démocratie et de compter sur soi (self-reliance)

Dans la pensée et la pratique politique de NYERERE, ce sont ces trois thèmes (Egalité, Démocratie, Compter sur soi) qui semblent dominants.

  1. L’Egalité

Le premier de ces trois principes guidant la pensée et l’action de NYERERE est, sans doute, l’Egalité. C’est pour cela que le credo-slogan de la TANU est, dès le début, AFRIKA NI MOJA, BINADAMU WTE NI SAWA (L’Afrique est UNE, tous les humains sont égaux).

C’est d’ailleurs à partir de cette conviction selon laquelle tous les humains sont égaux qu’il dit que le colonialisme est une négation de cette égalité, et que le colonialisme est tout simplement du racisme.

C’est donc un coup dur à la dignité doublé d’une humiliation pour des Africains sue d’être gouvernés par d’autres. C’est ainsi qu’en 1959, NYERERE peut déclarer :

« Notre lutte a été, est et sera toujours une lutte pour les droits de l’homme. Comme question de principe, nous sommes opposés à l’idée qu’un pays puisse s’occuper des affaires d’un autre à l’encontre de la volonté des peuples de cet autre pays … Notre position est basée sur le fait que nous croyons en l’égalité de tous les êtres humains, en leurs droits et obligations en tant qu’êtres humains, et nous croyons aussi en l’égalité de tous les citoyens, dans leurs droits et obligations, en tant que citoyens » (86 : 75)

Ces affirmations reviennent en leitmotiv dans tous les écrits et discours de NYERERE contre le colonialisme qu’il assimile, ni plus ni moins tout simplement au racisme.

Cette déclaration ne s’adresse pas seulement aux Européens mais aussi à tous les Africains qui pensaient qu’après l’indépendance, il fallait « bouter » dehors tout simplement les indiens et le Européens en dehors de toute autre référence aux droits de l’homme ou à l’éthique. C’est ainsi qu’en 1959, il ne pouvait pas être plus clair quand il déclarait :

« Maintenant, nous gagnons la sympathie du monde extérieur avec le thème des Droits de l’Homme. Nous disons au monde que nous sommes en train de lutter pour nos droits en raison de notre qualité d’êtres humains. Nous avons gagné la sympathie des amis de partout … Allons-nous leur tourner le dos demain quand nous aurons accédé à l’Indépendance et dire «  au diable » ces stupides Droits de l’Homme, nous les utilisons comme simple ruse pour extorquer de la sympathie aux naïfs" »(86-70)

NYERERE a démontré son plus sincère attachement à la notion de l’Egalité des Etres humains lors des débats concernant l’acquisition ou la perte(1) de la nationalité au Tanganyika. C’est à ce moment que NYERERE, contrairement à la base du mouvement milité énergiquement contre toute sorte de discrimination. Pour lui et son gouvernement, la citoyenneté confère des droits et des obligations à quiconque quelle que soit sa couleur de peau, à condition d’être loyal à l’égard de la nation. C’est pourquoi le credo de la TANU et, actuellement, du CHAMA CHA MAPINDUZI affirme explicitement, considérant que la TANU croit :

  1. à l’égalité entre tous les êtres humains.

  2. Au droit qu’à tout être humain à la dignité et au respect,

  3. Au droit de tout citoyen puisqu’il est membre à part entière de la nation, de participer aux affaires publiques, que ce soit au niveau local, régional ou national

  1. au droit de tout citoyen à s’exprimer librement ; à se déplacer selon sa volonté, à choisir sa croyance religieuse et à s’associer dans les conditions définis par la loi.

  1. au droit de toute personne à recevoir de la société protection pour sa vie et pour sa propriété ; celle-ci détenue selon les conditions établies par la loi.

  1. au droit de toute personne à une juste rétribution de son travail.

  2. A une possession collective de toutes les ressources naturelles du pays ; celles-ci appartenant à tous pour être transmises à tous.

  1. au fait que , pour assurer la justice dans l’économie, l’Etat doit contrôler d’une manière effective les principaux moyens de production.

  1. au fait qu’il incombe à l’Etat d’intervenir activement dans la vie économique de la nation de manière à assurer le bien-être de tous les citoyens, d’empêcher l’exploitation d’une personne par une autre ou d’un groupe par un autre, et l’accumulation des richesses dans une mesure incompatible avec l’existence d’une société sans classe » (104 : 198-199)

Ce concept d’égalité, comporte trois dimensions dans la pensée d NYERERE.

La première dimension est l’Egalité sociale qui considère tout être humain comme le parfait égal, en droit et en obligations à tout autre être humain.

Accepter le principe de l’Egalité sociale implique l’acceptation de la non discrimination parmi les membres d’une société pour des raisons d’appartenance ou de croyance religieuses, d’aspect physique, de sexe , de couleur, de capacité intellectuelle.

Les différences naturelles et normales qui existent au sein de la société, ou les inégalités inévitables qui peuvent apparaître doivent être rectifiées pour servir l’Egalité.

Derrière l’idée d’égalité sociale se profile celle de dignité. C’est pour cela que NYERERE rappelle, presque à la cantonnade, que

« le développement des peuples ne découle du développement économiques que si ce dernier se réalise sur la base de l’égalité et de la dignité de tous les intéressés. Et l’on ne peut conférer la dignité humaine à l’homme en usant de bonté à son égard. Qui plus est, elle peut être détruite par la bonté émanant d’une action charitable. Car la dignité humaine implique égalité et liberté, ainsi que des relations de respect mutuel entre les hommes. De plus, elle dépend de la responsabilité et de la participation consciente à la vie de la société dans laquelle ils évoluent et travaillent » (87-218)

L’idée d’égalité sociale avec son corollaire la dignité confirme, dans les dires et les écrits de NYERERE, sa croyance en cette vérité de base selon laquelle la dignité humaine n’existe pas dans l’ignorance, la maladie et la pauvreté.

La deuxième dimension du concept d’Egalité est celle de l’Egalité économique.

Pour NYERERE, l’égalité économiques n’a rien à voir avec la strict égalité mathématique dans la possession des biens ou l’accession aux ressources que seule réaliserait l’utopique société sans classe. L’égalité économique signifie qu’il doit y avoir certaine proportion raisonnable dans l’accès aux ressources et la possession des revenus. Il faut à tout prix réduire les écarts entre les revenus par une intervention volontariste des services de l’Etat.

C’est en réduisant au minimum possible l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est en fustigeant la domination et en partageant les fruits du travail de tous les citoyens qu’on a des chances de réaliser l’égalité économique qui, avec l’égalité sociale à laquelle elle est liée, permet aux hommes et aux femmes d’une société d’avoir un sentiment de dignité et de responsabilité.

La troisième et dernière dimension du concept d’Egalité est celle de l’Egalité politique. Elle postule que tous les membres de la société aient droit de participer aux décisions qui concernent les modes de désignation des dirigeants et eux choix des politiques à mener. L’Egalité politique est intimement liée à l ‘égalité sociale et à l’égalité économique. Il est question de donner un sentiment aux membres d’une société et en l’occurrence de la société tanzanienne dont l’Ujamaa doit cimenter les fondations, de participer aux affaires qui concernent leur quotidien et leur devenir. Il s’agit, en définitive, de donner une identité et une dignité aux membres de la société et c’est pour cela que le concept polysémique d’égalité est à rapprocher de celle de Démocratie.

2. La démocratie

C’est lors de son « éclipse politique » entre janvier et décembre 1962 que NYERERE a brisé sa conception de la Démocratie en situant le concept et en examinant les aspects idéologiques et ses conséquences pratiques :

« On parle beaucoup de la Démocratie comme si elle était quelque chose d’inconnu de l’africain, quelque chose qu’il faut, par conséquent, lui apprendre. Vous rencontrerez des gens qui vous posent la question suivante : « La Démocratie peut-elle continuer d’exister dans une Afrique devenue indépendante ? » Au début de notre lutte pour libérer le continent du joug colonial, la question que posaient nos critiques était ceci : « Ces africains peuvent-ils seulement se gouverner eux-mêmes ? ». On ne pose plus cette question aujourd’hui, car elle est manifestement trop ridicule … » (85-29)

Constatant que ceux qui donnent des leçons de Démocratie (00) ne sont pas réellement de vrais démocrates car on ne peut pas être démocrate et colonisateur en même temps, NYERERE pense que démocratie n’est pas à inventer dans ne Afrique qui l’a toujours pratiquée.

Ce qu’il faut faire, pense-t-il, c’est de créer des institutions qui ne soient pas calquées sur le modèle « westminstérien » mais qui s’inspire des usages démocratiques en vigueur en Afrique précoloniale. Il faut absolument se démarquer des tenants du parlementarisme occidental qui insistent pour savoir si les débats, au cours d’une assemblée, sont structurés pour SOUTENIR la motion ou pour s’y opposer. C’est ainsi qu’il rappelle que :

« Ceux dont les concepts politiques se sont formés grâce à la tradition parlementaire occidentale sont tellement habitués maintenant au système bipartite qu’ils ne peuvent plus concevoir de démocratie sous une autre forme. Il ne sert à rien de leur dire que lorsqu’un groupe de cent personnes se sont réunies et, ont, en toute égalité, discuté jusqu’à se mettre d’accord sur l’endroit où il faut creuser un puits par exemple, ou jusqu’à convenir qu’il leur faut construire une nouvelle école, ces gens ont pratiqué la démocratie (car «jusqu’à ce qu’ils soient d’accord» implique que l’on a exprimé des opinions divergentes et fourni des arguments opposés avant de parvenir à un accord» (85: 30)

Dès les premières heures de l’indépendance, ce qui tient à cœur NYERERE, c’est de donner un sens nouveau et un contenu inédit au concept « Démocratie ». Il faut quitter cette acceptation occidentale, anglo-saxonne de la «Démocratie du Football» où les partis politiques ont une histoire différente de l’histoire et qui, par conséquent, ont des mœurs et pratiques politiques différentes.

C’est à la recherche d’un « signifié » nouveau à ce «signifiant» polyphonique que s’attelle d’abord NYERERE. Il faut des formes et un sens qui soient en accord avec une société en train de se chercher une voie nouvelle de développement et balancée entre la mémoire du passé et les espérances d’un avenir incertain qu’est la société tanganyikaise de 1961.

NYERERE pense que la société démocratique idéale doit être une communauté, pas trop grande, solidement intégrée, partageant une même histoire, aspirant aux mêmes objectifs et recherchant une autonomie dans la prise des décisions qui concernent son administration. Au sein d’une telle communauté la Démocratie implique qu’il y ait discussion. Il faut dès lors, chercher un « habillage institutionnel » adéquat permettant l’avènement et la pérennité d’une telle communauté. Et pour cela, il faut se « dévêtir » le plus tôt possible de l’encombrant « prêt-à-porter institutionnel » qu’était le modèle westmintérien.

La société démocratique que NYERERE appelle de tous ses vœux devra comporter les caractéristiques ci-après :

  1. être une communauté solidement intégrée où les divisions sont « digérées », phagocitées » par les membres privilégiant la palabre au détriment des oppositions automatiques et institutionnalisées.

  1. former un «mouvement national» organisé autour d’un idéal commun venu se greffer à l’idéal qu’était l’UHURU dans les années antérieures à l’indépen-  dance.

  1. Constituer une Assemblée Nationale souveraine où les membres devront être périodiquement et librement élus par les citoyens.

Dans la pensée de NYERERE, au vu des caractéristiques de cette société démocratique dont il prépare les conditions d’avènement, on voit apparaître les germes du PARTI UNIQUE.

C’est qu’il croit, à tout ou à raison, que seul un PARTI UNIQUE permettant la franche discussion en son sein, peut parvenir à canaliser les aspirations diverses et adverses des membres de la communauté. Et cela d’autant plus que les décisions à prendre devront

Etre douloureuses ou décevantes pour le peuple soucieux de « cueillir » et d’engranger rapidement les très attendus « MATUNDA YA UHURU », (fruits de l’indépendance)

Plaidant pour la Démocratie mais au sien d’un parti unique, NYERERE sait qu’il rompt avec les habitudes et traditions démocratiques occidentales :

« L’existence du système bipartite dans les vieilles démocraties s’explique mieux par l’histoire de ces pays. Mais il faut remonter si loin dans l’histoire pour en retrouver l’origine et beaucoup de gens ont presque oublié quelle était cette origine. On en est venu à prendre un usage courant pour un système philosophique, et le poids de cette habitude est tel qu’elle constitue aussi un blocage psychologique qui empêche maintenant les gens de réfléchir davantage … En d’autres termes, les partis de nos amis des vieilles démocraties en dehors du continent africain sont des regroupements fractionnels. Sont également des regroupements fractionnels, tous les partis qui, en Afrique, veulent imiter les partis politiques des vieilles démocraties. De nos jours, ces partis ne se servent plus des critères de noblesse de sang ou de la richesse pour recruter leurs membres ; mais il y en a qui se servent à la place d’un critère non moins discriminatoire, l’Aristocratie intellectuelle …

Mais les partis qui ne recrutent qu’au sein d’une aristocratie, quelle qu’elle soit, n’ont jamais été et n’ont jamais prétendu devenir des partis nationaux. Ils ne sont que des factions qui cherchent à dominer le reste de la société au nom d’une prétendue supériorité qu’ils revendiquent. Peu importe si c’est par la couleur de son sang ou par la coloration de ses idées que quelqu’un est habilité à devenir membre du groupe … ce que je veux dire c’est que cette sorte de pré-selection au sein d’une clique fermée aux autres, ou au sein d’un comité du parti, n’est pas du tout des élections entendues au sens démocratique du choix libre du peuple ».(85)

Cette longue citation renferme le florilège nécessaire à la défense et à l’illustration de l’impérieuse nécessité du parti unique pour une communauté tout fraîche émoulue du joug colonial, tout dernièrement éclose des fers de l’oppression.

Pendant plus de deux décennies, le PARTI UNIQUE dont NYERERE est un des principaux théoriciens et à mon sens les plus sincère et le plus convainquant a été le modèle d’organisation politique en Afrique. On en connaît maintenant les limites et les aberrations mais l’argument qui a présidé à son adoption demeure. La « Vague démocratique » qui déferie sur les autres africains n’a pas encore ébranlé les convictions de NYERERE et la Tanzanie semble être l’un des rares pays où un débat ouvert, constructif et calme s’est ouvert pour la transition au multipartisme sans récrimination ni animosité particulière.

L’aspiration à l’idéal démocratique dans une communauté restreinte, où les discussions ne débouchent pas sur des oppositions factices et des débordements, a constamment guidé NYERERE dans la confection des habits neufs de la république tanzanienne. Le Parti Unique est né en 1965 et cliniquement mort en 1992.

Conçu comme unificateur, le Parti Unique permettait, selon NYERERE, de travailler ensemble sans dispersion des efforts. Un parti unique englobant des mouvances internes diverses au sein d’une certaine cohésion permettait d’éloigner la peur d’un multipartisme qui épouserait les contours des grandes religions, tribus, ethnies, couches sociales en présence. Cela alimenterait intarissablement la source des affrontements.

La démocratie selon NYERERE , ne pouvait mieux s’exprimer qu’au sein des « Villages Ujamaa » suivant les modèles des « SELF-HELP » et des traditions séculaires des terroirs. La déclaration d’Arusha et spécialement UJAMAAVIJIJINI et ELIMU YA KUJITEGEMEA, tracent le premier tronçon qui mène vers la réalisation de cette société dont rêve NYERERE. La Décentralisation de 1972 et la coercitive villagisation de 1973 ont permis la mise en place des « villages Ujamaa » où des hommes et des femmes décident des problèmes qui les concernent directement et des solutions à y apporter.

Aux principes de base que sont l’Egalité, la Démocratie, il faut ajouter celui du KUJITEGEMA ‘self -reliance) pour comprendre le sens et la portée de l’UJAMAA.

C- KUJUTEGEMEA

Après l’accession au pays à l’indépendance, il fallait rapidement, mettre en place des politiques publiques permettant un développement rapide assis sur une croissance continue grâce aux investissements privés et à l’aise étrangère.

C’est ce point de vue qui persiste jusqu’à la Déclaration d’Arusha en 1967. Après Arusha, la stratégie change et il est désormais question d’élaborer des politiques de développement basées plutôt sur le « compter sur soi » que sur l’espoir d’une immanquable aide extérieure. Il apparaît désormais que, pour vaincre les trois ennemies (Ignorance, pauvreté, maladie), il vaut mieux mobiliser les ressources matérielles et mentales disponibles à l’intérieur du pays que recourir aux « Experts » (développeurs) et à la « manne financière » des pays riches. La « Déclaration d’Arusha » est explicite sur ce point car elle affirme, expressis verbis, qu’il ne faut pas compter sur l’argent pour amener le développement :

« Il est stupide de s’en rapporter à l’argent comme instrument principal du développement alors que nous ne savons que trop bien que notre pays est pauvre. Il est aussi stupide, et en réalité plus stupide encore, de nous imaginer que nous en finirons avec notre pauvreté plutôt grâce à l’aide financière de l’étranger que grâce à nos propres ressources financières … Il n y a aucun pays au monde qui soit disposé à nous accorder des dons et des prêts ou à installer des industries au point de nous mettre en mesure d’atteindre tous nos objectifs en matière de développement » (104 : 207)

NYERERE est fermement convaincu que les choix à opérer à propos du développement doivent être largement discutés et partagés à la base. C’est ainsi qu’après avoir compris les enjeux en présence, après avoir examiné le bien-fondé d’une politique, ses tenants et ses aboutissants que l’on peut faire comprendre que l’Ujamaa est une sorte d’éthique sociale dynamique faisant une large place à un humanisme personnaliste et qu’il dérive avant tout de la conjugaison des inclinations individuelles.

Né de l’engagement anticolonial, porteur de valeurs nationalistes, d’accord, égalitaristes ensuite, développé dans les années soixante sur la base de l’affirmation presque incantatoire d’une identité nationale et d’une certaine dignité, l’Ujamaa repose sur les principes d’Egalité, de démocratie et du KUJITEGEMEA (compter sur soi).

Le KUJITEGEMEA se traduit par la préférence donnée à l’effort des hommes sur les effets de l’argent en vue de construire une société d’hommes libres et responsables. Il faut, à tout prix, éviter de s’en remettre à d’autres pour fournir l’argent du développement car cela revient à leur remettre le pouvoir de décision.

Ujamaa ou mieux, à partir de 1967, Ujamaa na KUJITEGEMEA est la vision nyérérienne – le rêve de NYERERE d’une société socialiste, communaucratique arc-boutée sur les traditions millénaires de l’Afrique et ses idéaux, ses principes d’égalité, de démocratie et de « compter sur soi ».

On ne saurait comprendre l’œuvre et l’action de NYERERE sans faire référence à sa foi chrétienne. C’est pourquoi, l’Ujamaa est tout autant une politique philosophie teintée, à forte dose, de Chrétien.

Indubitablement, la pensée politique de NYERERE est celle d’un chrétien,. Sa conviction frappe tous ceux qui l’approchent : la pratique du don de soi, le renoncement, la frugalité, l’humilité avec une générosité toute franciscaine

On ne peut cependant pas dire que NYERERE ait cherché à mettre la politique sous la dépendance directe de l’Evangile. Dans sa lutte contre les structures de chrétienté léguées par le passé, et sa recherche d’un christianisme plus libre, NYERERE se montre très soucieux de désolidariser le spirituel et le politique. Le but qu’il semble s’être fixé n’est pas d’imposer à la postérité une ouvre définitive, mais de se mettre au service de la vérité dans tous les combats que lui impose la conjoncture. S’il a lutté avec pugnacité pour dissocier le spirituel d'’avec la politique, c’est pour échapper à la tentation, assez fréquente, d’identifier le spirituel avec le réactionnaire, le fervent avec l’intégriste.

C’est dans la vocation « pédagogique » qui lui est propre en cherchant à donner à ses concitoyens le moyen de prendre lucidement leurs responsabilités que NYERERE trouve sa peine efficacité et exerce l’influence la plus durable. De même que sa philosophie s’enracine dans le Christianisme, sans être pour autant réservée aux Chrétiens, il élabore parallèlement une vision politique qui est chrétienne par son inspiration fondamentale. Il élabore une politique fondée sur le respect de la personne, sur un engagement de la vie personnelle et sue un humanisme qui donne à l’homme des possibilités surabondantes de développement. Son option est en faveur d’un socialisme humaniste qui appelle des actions créatrices et, par voie de conséquence, révolutionnaires.

Dans son premier mouvement, l’oeuvre de Julius Kambarage NYERERE, s’est élaborée en révolte contre les injustices et les désordres de son temps. Son originalité est de s’opposer non pas à des concepts, à des théories, mais à un système économique, politique et social. La pensée politique de NYERERE, de ce fait, n’est pas on ne le répètera jamais assez une architecture conceptuelle ou éternelle. Elle est fondée et enracinée dans son époque, dans notre époque. Son projet économique et politique son Ujamaa dresse le bilan de la société après toutes les affres et les humiliations du Colonialisme. Son projet semble naître bien plutôt d’un sursaut de générosité devant les misères et les injustices, devant le désordre établi. C’est ainsi que c’est dans un dialogue permanent qu’on voit, à ses débuts dans l’action, s’enchevêtrer la critique d’un état de fait et la recherche des solutions neuves.

NYERERE s’en prend avant tout à l’organisation économique de la société, aux scandales et aux injustices qu’engendrent le Capitalisme et le Colonialisme.

Issu des réflexions des Physiocrates et des Utilitaristes anglais du 19e siècle, le système capitaliste on le sait trop bien repose fondamentalement sur le principe métaphysique de l’optimisme libéral selon lequel, laissées à elles-mêmes, les libertés humaines établissent spontanément l’harmonie. tel est le dogme incontesté qui sert de base au système de la libre entreprise et à tous ses abus. NYERERE s’insurge contre lui, car fervent lecteur de John STUART MILL, il sait que ce dogme du libéralisme économique inspire les principes moteurs du Capitalisme qui sont, entre autres, le primat de la production, le primat de l’argent, le primat du profit, et en conséquence, l’écrasement des humbles.

NYERERE s’insurge contre le primat de production ou « productivisme » car il signifie que ce n’est pas l’économie qui est au service de l’homme, c’est qui est au service de l’économie. Ici, on ne règle pas la production sur la consommation et celle-ci sur une éthique des besoins de la vie humaine, mais la consommation et, à travers elle, l’éthique des besoins de la vie une production effrenée.

Dans le productivisme, l’économie devient un système clos, avec son jeu propre, et, l’homme doit y soumettre son mode et ses principes même de la vie. Dès lors, il n’y a plus de choses, de besoins, de marchandises mais seulement un marché, il n’y a plus de valeurs aimées, mais seulement des prix.

Le capitalisme, aux yeux de NYERERE, représente une subversion totale de l’ordre économique car il crée la civilisation de la consommation, ou mieux, la civilisation de la production car il voile à l’homme les buts de son travail et en fait un simple producteur et un simple consommateur. En lui créant des besoins artificiels, on piétine sa dignité de personne, on le traite comme un moyen et non comme une fin (le but c’est l’homme, répète inlassablement NYERERE).

Le primat de l’argent et celui du profit transposent le problème sur un autre registre car ils signifient que ce n’est pas l’argent qui est au service de l’économie et du travail, c’est l’économie et le travail qui sont au service de l’argent. C’est ainsi que le profit d’argent devient, dans la société capitaliste, le mobile dominant de la vie.

NYERERE s’en prend au «cogito bourgeois» du «je paie, donc je suis» que le capitalisme secrète. Le cogito bourgeois est essentiellement un esprit de possession: possession d’argent, de réputation, de vertu et de volonté de maintenir cette possession par tous les moyens. C’est pourquoi, le bourgeois est un homme possédé par ce qu’il possède.

«Ujamaa na Kujitegemea», le credo, la profession de foi socialiste de NYERERE est né de sa révolte devant le désordre établi, de sa volonté d’une révolution des institutions et des cœurs qui rende justice aux écrasés. Il se propose, comme projet politique, de concilier des structures démocratiques et une vigoureuse transformation économique et politique. Rebuté par une démocratie malade de l’argent et un socialisme malade de l’Etat, NYERERE dénonce l’hypocrisie de la pseudo-démocratie bourgeoisie et se trouve constamment à la recherche d’une démocratie organique et totale qui régisse tous les domaines de l’activité humaine.

Au terme de cet exposé au cours duquel je n’ai fait qu’arpenter à grands pas les arcanes de la pensée et de la pratique politiques de NYERERE, je me limiterai à présenter mes affirmations majeures en 4 propositions, dans l’espoir de rendre plus visibles les lignes de force de ma  marche, de ma démarche.

1° L’Ujamaa est d’abord et avant tout une AFFIRMATION D’INDEPENDANCE

 

Par un double rejet du Marxisme et du Capitalisme, l’Ujamaa que propose NYERERE traduit la même volonté d’indépendance dans les domaines, idéologique, politique et  économique. Mwalimu est conscient que les révolutions ne s’exportent ni ne s'importent.

Son socialisme est avant tout une « déclaration d’indépendance idéologique ». C’est pour cela qu’il ne peut se contenter de ce qu’il appelle « UHURU WA BENDERA » (indépendance du drapeau, flag independence). Cette affirmation d’indépendance est aussi une proclamation, urbi et orbi, d’une personnalité propre qu’il faut retrouver par delà la « gangue colonialiste », dans ce qui reste intact, dans l’africanité qui gît dans les décombres du colonialisme et de l’impérialisme.

En même temps qu’affirmation d’indépendance, en même temps que proclamation, expressis verbis, d’une personnalité propre, l’Ujamaa est quête d’identité et de dignité par la restauration des valeurs traditionnelles qui sont, essentiellement, celles de SOLIDARITE, de PARTAGE et de PARTICIPATION.

L’Ujamaa propose une vision de l’existence de la société et de l’homme où vive ne doit pas apparaître comme une aventure individuelle mais, plutôt, une démarche collective ; l’organisation économique doit, dès lors, couvrir les besoins prioritaires de l’ensemble de la communauté à commencer par ceux des plus déshérités (WASIOJIWEZA). L’Ujamaa propose, non point adapter le socialisme  - ou ce qui revient  au même, le capitalisme – en Afrique, mais moderniser le collectivisisme traditionnel, la communaucratie ancestrale dans le respect des valeurs humaines et spirituelles africaines en s’inspirant des techniques des autres ; il s’agit, ni plus ni moins, de ne pas adapter le socialisme à l’Afrique mais adapter le socialisme négro-africain de la modernité et de l’altérité. C’est là seulement que les expériences étrangères peuvent servir aux négro-africains.

2° L’Ujamaa est un humanisme

Le projet de NYERERE prend surtout une dimension « personnaliste et communautaire » par sa révolte devant le désordre établi, par son opposition à la transnationalisation et à la mondialisation qu’exige le capitalisme. C’est un projet personnaliste et communautaire par sa volonté d’une révolution des institutions et des cœurs qui rende justice aux écrasés, qui concilie les structures démocratiques  et une vigoureuse transformation politique et économique.

Le combat premier de NYERERE est de dénoncer l'hypocrisie de la pseudo-démocratie bourgeoise, de refuser le totalisme. Il envisage une révolution totale car c’est une civilisation nouvelle avec son économie, sa politique, sa culture, son type d’éducation, et sa spiritualité qu’il faut créer, presque ex nihilo, et la substituer au vieux monde corrompu par l’individualisme et l’argent.

L’Ujamaa est un socialisme humaniste parce qu’il est une affirmation de soi, accueil du réel et d’autrui. On ne comprend le message de NYERERE qu’à condition de maintenir ensemble la dimension personnaliste et communautaire de l’homme. En braquant les projecteurs sur l’un ou l’autre de ces deux termes , isolément, on en arrive soit à enfermer l’homme dans un individualisme méfiant, agressif et rapace, soit, au contraire, à le dissoudre dans la masse informe et inanimée de la collectivité.

Dans le domaine politique, car NYERERE est un homme politique, la pensée de NYERERE entend tenir ensemble la double exigence du socialisme et de l’humanisme en envisageant une révolution à faire non pas une fois pour toutes mais une révolution permanente qui se mette perpétuellement, dialectiquement, en question elle-même.

Cette évolution se situe non seulement dans les institutions mais, au cœur de l’homme.

L’Ujamaa éclaire les voies de l’action, définie comme étant une révolution permanente, et s’incarne dans une politique, une économie, un système d’éducation. c’est une pédagogie, idéal moral plus qu’un mouvement de l’histoire, une idée à la mode.

L’Ujamaa n’est pas une pensée de l’action mais une pensée en action, au service de l’homme et d’abord le plus déshérité.

3° L’Ujamaa : une UTOPIE dynamique au service de quelques objectifs pratiques.

C’est à partir d’une vue de la famille traditionnelle dans laquelle règnent les valeurs de partage, de solidarité et d’unité que l’Ujamaa s’est forgé. NYERERE se propose de réaliser au niveau national cet état d’esprit, cette attitude qui guidait et rythmait la vie dans l’Afrique.

NYERERE a une vision globale et idéaliste de la transformation de l’humanité et de l’homme, c’est là son message essentiel. Tout en découle. L’ignorer c’est trahir sa pensée, voire la tarir. C’est ainsi que le « Village Ujamaa » sans être le « phalanstère » fouriériste, ni le « kibboutzim » israëlien est imaginé comme devant être une société d’harmonie où les hommes se regroupent  selon l’ordonnance de leurs besoins.

Toute de générosité et d’une richesse exquise, l’œuvre de NYERERE est marquée par sa foi dans l’avenir de l’humanité, par son romantisme exubérant et visionnaire, par sa compassion pour la misère. Alors que les faits contredisent aujourd’hui tous les dogmastismes développementalistes élaborés par la Banque Mondiale et le FMI ; alors que nul ne croit plus, à moins d’aveuglement volontaire, que le Marxisme est « l’horizon indépassable de notre temps », ni que la « loi de l’offre et de la demande guidée par la main invisible » est seule susceptible de faire le bonheur des gens, NYERERE est parvenu à déchiffrer la source du mal dont souffrent ses compatriotes. Pour lui, la cause profonde de la misère, des guerres, des famines, des révoltes, des colonialismes, des impérialismes et des totalitarismes de toute nature est l’asservissement de l’homme écrasé ici par le travail forcé, absorbé là par l’Etat tout puissant. La question brûlante pour NYERERE est celle de savoir comment permettre à l’homme de vivre libre dans une société juste et fraternelle. La réponse que donne, tout de suite, le Mwalimu, c’est par la construction, l’édification d’une société à visage humain dont le « village Ujamaa est  l’ombre du début d’une esquisse de réalisation. C’est en cela que l’Ujamaa une UTOPIE, une « Utopie dynamique parce qu’il trace le premier tronçon qui mène vers une destination inconnue ». Mais dans l’immédiat, pour parer au plus pressé, NYERERE se fixe quelques objectifs pratiques :

  1. satisfaire les besoins primaires des populations par une lutte acharnée contre l’ignorance, la pauvreté, la maladie

  2. accéder à une liberté et en jouir effectivement à tout prix et « tous azimuts » par une recherche quasi obsessionnelle de l’indépendance politique, culturelle et économique ;

  3. construire une nation unie autour de ces objectifs pratiques par l’harmonisation et l’égalisation des conditions de vie mais aussi par la défense et l’illustration du KISWAHILI.

  4. Défendre et préparer l’accession à une SOCIETE égalitaire où seraient éliminées les injustices les plus grossières et où la démocratie n’est plus un concept idéologique qui donne à l’homme les libertés dont l’exploitation et la domination capitalistes lui retirent l’usage.

4°Julius NYERERE : Apôtre, tribun et/ou Saint Laïc ?

L’analyse de l’œuvre et de la pensée de Julius NYERERE fait découvrir, en filigrane, l’étoffe dont est cousu ce personnage – cette personnalité – qui, disait-on, pouvait aller de la joie la plus exubérante à la tristesse la plus morose, mais dont tout le monde souligne l’honnêteté intellectuelle, l’humilité, la frugalité.

Rebuté par la « démocratie malade de l’argent » et par l’idée d’un « socialisme malade de l’Etat », écœuré par le spectacle des misères humaines de tous ordres, NYERERE a beaucoup parlé, beaucoup écrit; bien parlé, bien écrit...dans un swahili exquis.

Sur la personnalité de Julius NYERERE, se construisent des discours, des images qui souvent «s’enchaînent, se superposent, se télescopent »(1) car le Mwalimu est le symbole de la vertu, de la modestie du train de vie, de l’intégrité, de l’absence d’ostentation dans le vêtement, l'aliment et le logement. BUTIAMA, son village natal n’a rien de particulier car il se trouve dans le même état que tous ces petits villages du BUZAKANI sur la route non bitumée entre IKIZU et MUSOMA(2) . BUTIAMA ne ressemble en rien à YAMOUSSOUKRO ou GBADOLITE, ces villages devenus « capitales » parce que tout simplement un homme qui deviendra , un jour Président de la République, y est né .

Parce que fidèle aux principes, le Mwalimu ne connaît aucun scandale qui ait pu l’éclabousser. Autocritique autant qu’altérocritique, NYERERE ne transigeait pas sur ce qui lui paraissait être fondamental ou sur ce qui engageait la souveraineté du pays. Cela explique les initiatives de politique étrangère les plus osées : reconnaissance du BIAFRA, expulsion du Ministre français des Affaires Etrangères Louis de Guiringaud, éviction d’idi Amin Dada etc...   

Ainsi, cet esprit équilibré a réalisé un type de pensée profondément originale par son style d’exposition, par le public que cette pensée cherchait à atteindre, par sa méthode et sa visée, par les problèmes qu’il aborde. Tous ses écrits sont pratiquement des œuvres « de circonstance » composées « à chaud », dans la sollicitation ardente de l’événement.

C’est pourquoi universitaires, « développeurs » et autres « théologiens du socialisme » - pour reprendre sa propre expression – lui reprochent ses imprécisions, le manque de définitions dogmatiques. Sa pensée est toujours en voie d’élaboration, son Ujamaa est toujours à repenser, toujours à reprendre. C’est pourquoi sa personnalité, son œuvre, son action ne demandent pas à être jugées mais à être analysées. C’est pourquoi, durant toute sa vie et à travers toute son œuvre, il n’a mérité ni un excès d’honneur ni une quelconque indignité.

(Cet article est une version remaniée d'une Conférence. Les références bibliographiques sont celles figurant dans ma thèse et apparaîtront très prochainement dans le livre, sous presse, que je publie sur Nyerere, intitulé « Nyerere: compter sur soi ».

 


 



  1. (On dit que l’homme a été créé à l’image de Dieu, or Je refuse d’imaginer un dieu pauvre, ignorant,

Superstitieux, timoré et misérable ce qui est le sort de la majorité de ceux qu’il a créés à son image.

Les hommes se font leurs propres créateurs de leurs conditions de vie ; mais actuellement, nous

Sommes des êtres crées non par Dieu mais par nos semblables.

1TAA, sigle de Tanganyika African Association, pris comme nom, signifie lampe, en swahili.

(1) Cité dans Esprits, numéro de mai 1956

(2) Lacroix J, Socialism ? Ed du Livre français, Paris 1945, p 22.

(Lire à ce propos le « Tanganyika national Assembly Official Report, 36th session, vol I, cols 334-335, 18 octobre 1960.

(1) Lire à ce propos l’excellent article de François Constantin : « Les Images de la Tanzanie en France, Mythes et Parti pris » in ARUSHA (Tanzanie) vingt ans près, université de Paris et des Pays de l’Adour, Cahiers de l’Université n°15, Paris 1988, p 3-13.

(2) Lors de mon dernier travail de terrain (Août 1992) je suis passé par BUTIAMA avec un groupe de copains français. Arrivé à BUTIAMA, chez le grand-frère de NYERERE, le CHIEF WANZAGI, mes copains à qui je n’avais révélé qu’on était arrivé à BUTIAMA ne s’en étaient même pas aperçus. D’autant plus qu’à cette heure là, d’après Mama Delhy, une des épouse du « Chief » nous avait révélé que Mwalimu se trouvait dans son champs de maïs.