L’ère de l’aire swahilie

BUHENDWA ELUGA ESSY¹

La politique et l’économie d’un pays, d’une entité, d’une « aire » lui sont dictées par sa Géographie. Celles du Congo,  spécialement, en font un pays dont la partie orientale est la véritable charnière, le vrai pivot autour duquel tourne toute l’Afrique orientale et centrale. Le « Grand Kivu » a cette spécificité d’être, tour à tour et en même temps, dans l’hémisphère Nord et dans l’hémisphère Sud  (parce que l’Equateur le traverse) mais aussi d’être l’aire des Grands Lacs faisant la jonction entre les hautes montagnes et la savane de l’Afrique de l’Est, d’une part, et les plaines et forêts de l’Afrique centrale, d’autre part. A cela, il faut ajouter le fait que des 9 pays limitrophes du Congo, 7 pays le sont avec les seules Provinces Orientales (Katanga, Kivu, Province orientale), à savoir le Soudan, l’Uganda, le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie, la Zambie et l’Angola.

Dès lors, le Congo que nous voulons reconstruire est un pays à repenser pour compenser et exorciser les erreurs du passé dont les conséquences nous ont conduit à la somme de guerres qui auraient pu être évitées si nous pensions notre rôle en tant que pays à cheval sur l’Equateur mais aussi charnière entre l’Est et le Centre de l’Afrique. Il convient, maintenant, de reconsidérer les données, de tenir compte du poids démographique et de considérations stratégiques pour définir des alliances, nouer des pactes,  fonder des Communautés, qui puissent nous permettre de ressusciter le rêve des Pères fondateurs de l’Organisation de l’Unité Afrique que poursuit, actuellement, l’Unité africaine, sur le modèle de ce qui s’est conçu en Europe occidentale autour de l’intégration économique conduisant à une intégration politique.

Autant on peut dire que la politique et l’économie d’un pays lui sont dictées par sa Géographie, autant il convient d’admettre aussi, comme principe de base, cet apophtègme qui veut que toute langue forge une identité, toute identité permet de fonder une entité. Et c’est là que le SWAHILI marque toute son importance pour le CONGO.

En effet, le Congo est, géographiquement, le plus grand pays swahili. Au vu de son dynamisme démographique, il sera, dans dix ans, le pays où on comptera le plus de locuteurs du Swahili, devant la Tanzanie…Quand on sait que le Swahili est la plus grande langue d’Afrique, la plus grande langue du Congo et qu’il se parle dans l’aire la plus peuplée du Congo, dans l’aire la plus densément peuplée d’Afrique (Rwanda, Burundi, Kivu), dans la partie qui nous relie à 7 de nos 9 voisins immédiats, on se doit de repenser toute notre Diplomatie, toute notre Politique économique en fonction de la donne swahilie.

 

Faire du Swahili, l’élément de reformulation de notre Diplomatie et de notre Politique économique permettra aussi de redynamiser nos Exportations et nos Importations entre les ports de Mombasa ou Dar es salaam et ceux de Durban ou Luanda, tant nous sommes enclavés. La Communauté des Etats Swahilis que nous appelons de tous nos voeux, nous dispensera de droits de douanes exorbitants et nous ouvrira un marché de plus de 150 000 000 d’habitants.

Le Swahili, l’implantation de la majorité de la population congolaise à l’est, le voisinage immédiat avec des pays surpeuplés que nous pouvons dissoudre dans un ensemble plus grand que constitue notre pays, l’idéal d’une intégration économique régionale considérée comme prélude et prodrome à une intégration politique nous dictent l’impérieux devoir de ressusciter le vieux rêve du Pafmeca (Pan-african freedom mouvement for eastern and central africa) dont rêvaient Patrice Emery Lumumba et Julius Kambarage Nyerere.

La réalité de la Swahiliphonie est tracée depuis que, partis de Zanzibar à Boma et Matadi, Stanley et ses hommes ont parcouru la Tanzanie et le Congo actuels. Cela fait que de l’Océan indien à l’Océan atlantique, au cœur de la Civilisation bantu, la langue swahilie a rencontré d’autres langues bantu dont, essentiellement, le Lingala.

 

Abritant la plus grande langue d’Afrique, d’Afrique Centrale, Orientale et de Grands lacs, le Congo ne peut, continuellement, à penser son économie, sa politique intérieure et extérieure en tournant le dos à sa partie la plus peuplée (les Grands Lacs ou les Provinces orientales) mais aussi à ses voisins dont le dynamisme économique et  l’intégration politique au sein de la Communauté de l’Afrique de l’Est sont un atout, un marché et un horizon.

Autant on ne peut pas constamment envisager l’avenir avec les yeux tournés vers le passé, autant on ne peut pas se permettre de prévoir. Gouverner c’est prévoir, dit-on, mais gouverner c’est aussi, et surtout, aller vers l’idéal en tenant compte du réel. Le réel du Congo est dans ce que l’air du temps nous impose : porter sur les fonds baptismaux l’aire swahilie pour marquer une nouvelle ère, à l’heure de la mondialisation et des intégrations économiques régionales (Alena, Mercosur, UE…). Saluons l’émergence de la Swahiliphonie dont rêvaient Lumumba, Kenyatta, Nyerere, Kabila, tant elle donne au Congo un rôle de locomotive au regard de sa position charnière entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest du Continent africain.