L'esclavagisme linguistique

Par BUHENDWA ELUGA ESSY?1

«C'est pour le monde, une profonde leçon, la capacité des races noires, à pardonner...»

(Whole Soyinka, Prix Nobel, Discours à Stockolm)

En choisissant la date du 10 mai pour commémorer, chaque année, l'abolition de l'esclavage, l'Etat français propose un geste symbolique à ces millions de ses citoyens privés de mémoire et d'espérance  du fait de leur couleur de peau. Qu'ils viennent d'Afrique ou des Antilles, tous les Noirs se ressemblent, autant que leurs problèmes.

L'élément bien structurel et endémique dans la mentalité «franco-française» est ce décalage entre l'idéal et le réel, le rêve et la réalité, le mot et la chose. Abolir l'esclavage, accorder «les indépendances du drapeau», proclamer les "Droits de l'Homme et du Citoyen", avoir comme devise «Liberté, Fraternité, Egalité», prêcher l'Exception Culturelle tout en maintenant un système d'Apartheid entre la Métropole et les Territoires et Départements d'Outre-mer, tout en refusant de signer la Charte européenne des langues minoritaires, tout en continuant l'assassinat des langues africaines: voilà  «Janus» dans toutes ses ambiguïtés.

Convaincu que la langue -toute langue- forge l'identité; que toute identité peut fonder une entité (politique, économique,sociale ou culturelle), je me refuse à accepter, un seul instant, la perpétuation d'un système de pensée et d'action qui pérennise le «colonialisme linguistique» dont la France me paraît être le modèle le plus accompli.

Et, au fond, que veut dire " esclavagisme linguistique"? C'est, je crois, un système de pensée, héritier de la traite négrière, de la théorie de la supériorité des races, de la pratique coloniale et du procustisme intellectuel "euro-chrétien" ou "arabo-islamique" qui affirme que l'Afrique est et demeure une "tabula rasa" sans passé, sans avenir, sans cultures. C'est, véritablement, un "système de pensée" basé sur des axiomes racistes, des pratiques avilissantes et un discours méprisant où la "trinité" langue, entité et identité est refusée à des hommes et femmes issus de civilisations millénaires.

Cette trinité (langue, entité, identité), telles des «poupées gigognes», montre et démontre que l'imbrication, l'implication des faits politiques, économiques, culturels, à partir de la langue, se tiennent dans une indéliable, une indéniable concaténation. Refuser de comprendre les autres langues et civilisations à partir de cette tryptique, conduit les penseurs et idéologues de tout bord, sur de fausses pistes consistant en de replatrages idéologiques et autres bricolages intellectuels pour expliquer le sous-développement, la misère, la faim, les grèves, les soulèvements de de banlieues, les problèmes breton, basque et corse...Refuser aux hommes et femmes établis sur une entité, se révendiquant d'une identité, de parler leur langue, c'est leur refuser la vie. Refuser à quelqu'un la vie, c'est le tuer. Refuser à un peuple la vie, c'est un acte de génocide individuel doublé d'ethnocide.  Refuser à un peuple la vie dans sa langue, la vie de sa langue, c'est un génocide-ethnocide linguistique qui, comme on le sait, découle du «nombrilisme culturel», de l'ethnocentrisme, de la supériorité supposée des races ou de l'infériorité corrélative, congénitale, des races noires...

Tant qu'à célébrer ou commémorer un événément aux racines bien profondes, il faudrait bien réfléchir sur les survivances de l'Esclavagisme dans son expression la plus pernicieuse: l'esclavagisme linguistique. L'esclavagisme linguistique  a toutes les formes d'un génocide culturel, d'un ethnocide. C'est pour cela qu'il vaudrait mieux pousser une réflexion beaucoup plus globale sur les survivances de l'Esclavagisme et du Colonialisme. Il est intellectuellement intolérable d'accepter que les langues du berceau de l'humanité -l'Afrique- continuent à s'effilocher, à se dissoudre dans un océan d'indifférence ou de commisération bien goguenarde.

Les langues africaines sont broyées par les effets conjugués et concommittents du «marteau» des langues coloniales (français, anglais, espagnol, portugais, arabe)  et de «l'enclume» des langues nationales autoproclamées (lingala, swahili, yoruba, kirundi, kinyarwanda, amharique, bambara, wolof...). Il existe des milliers de langues traduisant le politique, l'économique, le culturel et le social, dans des communautés plus ou moins grandes qui méritent toute l'attention tant elles sont les véritables et seules bibliothèques, les seuls musées que compte l'Afrique. Le regretté Hampaté Bâ ne disait-il pas déjà qu'en Afrique, un vieux qui meurt c'est toute une bibliothèque qui brûle?

Le plus grand mal fait à l'Afrique n'est pas seulement l'Esclavagisme ou la Colonisation. Le plus grand mal est de lui avoir appris et de continuer à lui apprende à se mépriser. Lui dire que ses langues sont des dialectes; que sa politique n'est que la politique du ventre; que son économie est inexistante; que ses perspectives ne dépasseront pas l'horizon tracé par le Sida, le Chikungunya et autres endémies ou épidémies; que sa jeunesse n'a de salut que dans l'exil...c'est entretenir un climat qui pousse à l'inaction et  à la résignation, et donc, à accepter la «Recolonisation»

Pour échapper à la Recolonisation qui se profile sous le manteau de la Mondialisation, l'Afrique doit se réapproprier son histoire, sa vision du monde que seules traduisent ses langues, ses us et coutumes. Naviguer entre le «charybde» de la Recolonisation et le «Scylla» de la Mondialisation est un exercice de navigation de haute précision sur une mer en folie, infestée de pirates-terroristes, sans foi ni loi , prêts à tout, de prédateurs de tout accabit dont la seule religion est le profit. Penser à demain en se souvenant d'hier, cheminer vers l'idéal en tenant compte du réel, oblige les africains à se débarasser des prêts-à-porter idéologiques et politiques, des discours écholaliques et psittaciciques écrits ou prononcés en langues coloniales, incompréhensibles pour des peuples dont le taux d'analphabétisme est de plus de 80%.

Le passé de l'Afrique est dans son avenir; son avenir n'est pas dans son passé. Cet avenir passe nécessairement par la Défense et l'illustration de ses langues,  antidote à la Recolonisation et à toutes les formes de l'Esclavage dit moderne.

 

 

1?Chercheur associé au CRBC (Centre de Recherche Bretonne et Celtique), Buhendwa Eluga Essy est Docteur en Sciences Politiques (Univ Rennes I), en Sociologie du Développement (Univ Paris I). Swahilophone et brittophone, il poursuit des recherches en Sociolinguistique sur les Langues minoritaires et les Langues dominées, toutes coincées entre le « marteau » des Langues Coloniales (Anglais, français, arabe, portugais...) et « l'enclume » des Langues Nationales autoproclamées (lingala, wolof, swahili, bambara, amharique, yoruba, zulu, kikongo...)